Lire pour s’évader #3

Le jeune Maurice Swift ne rêve pas seulement d’être un écrivain, mais d’être un écrivain connu. Le problème c’est qu’il est incapable de trouver des idées et de bonnes histoires. Aussi lorsqu’il rencontre le romancier Erick Ackerman qui effectue une tournée pour parler de ses ouvrages, il profite des confidences du vieil homme tombé sous son charme pour s’inspirer de son passé, sans se soucier des conséquences…
J’avais déjà eu un énorme coup de cœur pour « Les Fureurs Invisibles du Cœur », le précédent roman de John Boyne, j’ai de nouveau été happée par cet « Audacieux Monsieur Swift » où il est cette fois question de création et de pouvoir.
Maurice est un personnage de la pire espèce : ambitieux, arriviste, arrogant, calculateur… Doté d’un charme dont il abuse, il parvient à vampiriser chacune des personnes qu’il jugera utiles à sa carrière, parvenant à les manipuler parfois jusqu’au drame avec un cynisme qui laisse pantois. Un vieux monsieur pétri de remords, une épouse au talent naissant… la personnalité de Swift est dessinée du point de vue des « victimes » qu’il a vampirisées et l’univers de l’édition où tout le monde se sert de tout le monde décrit avec une cruelle précision.

L’AUDACIEUX MONSIEUR SWIFT, John Boyne, JC Lattès

Joanne et Émile m’ont accompagnée pendant plusieurs jours, et j’ai retardé le moment de terminer le récit lumineux de cette épopée en camping-car. Emile, la trentaine, sait qu’il n’a plus beaucoup de temps devant lui, il prend alors la décision de partir loin de ses proches pour les protéger de la dégradation inéluctable de son état de santé, embarquant dans son escapade une parfaite inconnue toute aussi désireuse de fuir. Entre rencontres marquantes et découvertes de magnifiques paysages, voilà un roman prenant et particulièrement émouvant qui donnent des envies d’ailleurs… pour plus tard !

TOUT LE BLEU DU CIEL, Mélissa Da Costa, Carnets Nord (disponible au Livre de Poche)

Prenez soin de vous ❤

De chez moi #2

Je viens de comprendre que le fait que les voisins écoutent de la musique d’une qualité discutable à longueur de journée en en faisant profiter toute la résidence peut devenir un motif de discorde assez puissant (les karaokés improvisés sur du Johnny ne jouent pas en leur faveur, pardon aux fans). Je me demande si en me penchant sur le balcon pour leur balancer une tomate (que je n’ai pas), je peux arriver à faire un strike.

Voilà comment, après plus d’une semaine, j’en viens à connaître tous les violons d’Ingres et les talents méconnus (qui auraient peut-être dû le rester dans certains cas) de mes compagnons d’infortune : unetelle se met à chanter a cappella à toute heure, ce qui a le mérite de faire fuir les pigeons qui ont une fâcheuse tendance à se prendre pour les rois du monde ces derniers temps ; un autre s’est pris de passion pour la sardine sous toutes ses formes mais avec une préférence pour la grillade (rappelons que toutes les fenêtres sont ouvertes). Je pense répliquer avec la cuisson à point d’une bonne friture accompagnée de sa goûteuse andouillette, à ce jeu-là hors de question que je perde.

Le basket en intérieur semble être devenu tendance sans que j’arrive à localiser exactement les joueurs pour leur faire boulotter leur ballon (les restrictions, vous comprenez), le gaming effréné en chambre avec insultes assorties a la préférence de mon jeune voisin du dessous (chez moi aussi ça geek chez les préados, mais s’ils prononçaient devant moi un centième de ce que j’entends ils passeraient le reste du confinement sur notre m2 de balcon).

L’heure est donc à la découverte, à la tolérance et à… la patience !

Prenez soin de vous ❤

Lire pour s'évader #2

Depuis que son père est mort dans un accident de voiture en Colombie, Phoenix n’a plus touché à un piano, conséquence de la perte et de la colère, persuadée qu’il a trahi sa famille. Mais sa grand-mère la convainc de replonger dans ses souvenirs et de s’efforcer de pardonner. Elle découvre dans un walk man un message de détresse et un code à déchiffrer, car son père avait certes des choses à dissimuler, mais pas de celles qu’elle s’imaginait. Dès lors l’obsession de Phoenix va être de rendre justice, et pour cela elle va se découvrir un allié inattendu…
C’est l’union des étincelles qui peut provoquer un grand feu, c’est ce que raconte ce roman inattendu de Julien Sandrel (après La Chambre des Merveilles et La vie qui m’attendait) qui se lit comme un thriller (et si son père n’avait pas disparu dans un accident ? Et s’il en savait trop ?) traitant d’un scandale sanitaire très réaliste, mais aussi des risques pris par les lanceurs d’alerte. Entourée d’une sacrée bande de bras cassés comme elle le dit elle-même, des personnes qui n’ont rien à perdre, au fil des pages Phoenix se révèle être une jeune femme à la fois déterminée et très courageuse mais aussi blessée et sensible. Un beau personnage d’héroïne pour une enquête haletante.

Les Étincelles, Julien Sandrel, Calmann Levy

Lorsque le petit chat est arrivé dans sa famille, l’auteur ne s’attendait pas à ce qu’il prenne une place aussi immense – d’ailleurs il n’en voulait même pas de ce chat qu’ils sont allés chercher jusque dans cette campagne reculée de son enfance, cédant au sourire de sa fille. Mais il n’a pas résisté longtemps à la tendresse de cette petite boule de poils et à son opération de séduction. Seulement aujourd’hui le petit chat est mort, et il faut trouver les mots, si seulement il en existe.
Bien entendu le livre parlera à tous ceux qui partagent ou qui ont partagé un bout de vie avec un animal et connu le chagrin de le perdre – car non, ce n’est pas qu’un chat, ce n’est pas qu’un chien. Xavier de Moulins raconte tout ce qu’il a appris de son petit compagnon à l’existence trop brève, témoin de vie dont la présence à point nommé a apaisé la tristesse, la peur, le deuil, qui lui a appris à s’ouvrir aux autres et dont la disparition laisse un silence et un vide douloureux. Un très court livre qui se lit comme un poème doux et sensible. 

Le Petit Chat est Mort, Xavier de Moulins, Flammarion

1994. Sacha est reporter de guerre et se rend au Rwanda au moment où le pays s’embrase dans la guerre ethnique entre Hutus et Tutsi. Elle y fait la connaissance de Daniel, un médecin tutsi qui cherche à retrouver sa femme Rose et leur fils Joseph.
Tandis que Sacha découvre l’ampleur de la tragédie avec son œil de journaliste, au milieu du récit de l’horreur les pages d’un carnet retrouvé sont comme des pauses de douceur ; dans ces extraits au parfum de vanille, Rose raconte son enfance de petite fille muette, ayant grandi bercée par l’amour de ses parents qui vivaient et travaillaient pour l’ambassade de France, elle y raconte aussi sa rencontre avec Daniel et la naissance de leur enfant. Et puis, brutal, le basculement dans la terreur.
Alors que Sacha et Rose ne se connaissent pas, elles éprouvent le même besoin de raconter, alors même qu’il n’y a pas de mots assez puissants pour exprimer leur ressenti et leur peur, l’une pour crier au monde ce qu’il se passe dans un pays qui semble abandonné de tous, l’autre comme un message qui la lie encore au mari dont elle a été séparée, de la même façon que lui grave des fleurs sur les pans des murs. Laisser des traces, témoigner qu’on a vécu là, qu’aucune guerre ne pourra jamais complètement effacer un témoignage d’amour ou d’humanité. Deux femmes, deux points de vue différents sur le génocide, deux personnages forts dont les routes finiront par se croiser. Un roman bref et vraiment très marquant. 

J’ai cru qu’ils enlevaient toute trace de toi, Yoan Smadja, Editions Pocket

❤ PRENEZ SOIN DE VOUS ❤

De chez Moi #1

Voici déjà quelques jours que nous sommes tenus de rester à demeure. Pour situer le décor, je vis au 4ème étage d’un immeuble, dans un appartement de 65 m2 à partager à 4 + un chat (un gros chat, du genre qui tient beaucoup de place. On va être obligés de le manger, c’est évident).
En vis-à-vis, un immeuble jumeau distant d’une trentaine de mètres. Le printemps s’étant installé en même temps que l’interdiction d’en profiter, les volets en face ont commencé à se lever, les fenêtres à s’entrebâiller d’abord timidement puis de plus en plus franchement. J’ai découvert que des gens habitaient des logements que je croyais déserts. Que certaines personnes que je ne connaissais que de vue vivaient à tel endroit, bref je joue au Monopoly.

Hier, nous nous sommes tous dans un formidable élan lancés dans un grand  ménage de printemps ; jamais des vitres n’auront été nettoyées avec une telle synchronisation. Je gage que tout comme moi, mes compagnons d’enfermement guettent à présent l’apparition de la moindre fleurette dans nos jardinières rouges et vertes, comptant bien conserver jusqu’à la plus précieuse mauvaise herbe pour étoffer au maximum notre coin de nature, nous efforçant de ne pas trop jalouser les confinés-avec-jardin. Lorsque nous pourrons sortir nous nous reconnaîtrons entre nous : les pâlichons qui auront pris du gras là et là, et les bronzés musclés qui auront biné les fleurs. Mais ça n’aura alors plus d’importance du moment qu’on en sorte tous en forme.

Avec le mari on s’est demandé ce qui serait le plus chiant pénible : qu’il fasse un temps magnifique qu’on devrait se contenter de regarder par la fenêtre ou une météo maussade qui nous laisserait moins de regrets. Aujourd’hui que le ciel est triste nous avons notre réponse : au moins lorsque le soleil brille les fenêtres s’ouvrent en grand, on entend de la vie (oui, ça va vite me gonfler) et l’on peut toujours jouer les chats, affalés par terre à suivre le moindre rayon. Voilà, c’est ça : quand on va sortir on va tous être devenus de gros chats.

Pour l’instant nous nous comportons les uns et les autres avec grande pudeur (quelque chose me dit que lorsque le temps se réchauffera ça ne va pas durer, je te tiens au jus), mais nous avons tout de même rendez-vous ce soir à 20 heures pour applaudir à l’unisson, pas seulement pour remercier le corps médical qui lutte pour que nous retrouvions au plus vite une vie normale et encourager les personnes contraintes d’aller au travail, mais aussi un peu pour s’autocongratuler : allez, encore une journée de passée.

(oui je sais bien, un énième journal d’enfermement mais wouaouh, ça fait du bien d’écrire ! Courage à tous !!)

Lire pour s’évader #1

En cette période inédite je vais continuer à vous proposer mes idées de lecture, puisque c’est dorénavant et plus que jamais l’un des derniers moyens les plus doux pour voyager. Les librairies et bibliothèques nous sont hélas inaccessibles mais il reste aussi la possibilité de lire en numérique (même si je sais bien que c’est loin d’être la préférence)… ou de se préparer une jolie liste pour « après » 🙂

Gros coup de 💙 pour l’histoire de Marie, 20 ans, serveuse dans un bar du Havre qui connait bien la galère au quotidien, entre les problèmes de fin de mois et un père à l’hypocondrie maladive. Quand elle rencontre Alexandre, elle se prend à rêver. Mais voilà l’amoureux qui se laisse aller à un brin de condescendance lorsqu’il réalise que Marie ne connait pas François Truffaut, et c’est le dérapage. Marie doit réparer avec de l’argent qu’elle n’a pas, alors elle tente le tout pour le tout en demandant de l’aide au juge qui l’a condamnée. Celui-ci lui propose alors un marché…
Est-ce que tout est joué d’avance parce qu’on n’est pas tous nés sous la même étoile ? une histoire est-elle vouée à l’échec parce que ses protagonistes ne sont pas du même milieu social ? Plusieurs mondes vont se confronter et apprendre à se connaître dans ce (trop) court et excellentissime roman qui m’a fait songer à un film tout au long de ma lecture, avec ses inoubliables personnages de juge mutique abritant quantité de secrets, de jeune bourgeois amoureux et surtout de cette jeune femme intelligente et sanguine qui va prendre sa vie en main.

Changer le Sens des Rivières, Murielle Magellan, Editions Pocket

J’ai passé un week end à dévorer cette incroyable histoire inspirée de faits réels : en 1943, un groupe de jeunes femmes se fait enrôler pour devenir les goûteuses d’Hitler, chargées d’ingérer en premier tout ce qui arrivera ensuite dans l’assiette du Führer. A chaque bouchée sous haute surveillance, la crainte d’avoir été empoisonnées. Et au-delà de cette situation délirante, la méfiance, la solidarité, l’humanité, la culpabilité, la volonté de survivre malgré tout et même la possibilité d’un amour. Marquant !

La Goûteuse d’Hitler, Rosella Postorino, Albin Michel

Pour finir une escapade gourmande en compagnie de La Pâtissière de Long Island, une histoire de transmission autour d’un… cheese cake à l’ingrédient magique qui adoucit les mœurs ! Les histoires croisées de Marie et de Rona à 70 ans d’écart, de l’Allemagne à New York, abordant des thèmes historiques plus graves qu’il n’y paraît. 

La Pâtissière de Long Island, Sylvia Lott, J’ai lu

💗 PRENEZ BIEN SOIN DE VOUS 💗

La Belle Epoque à Mer-les-Bains

Petit passage en février dernier dans cette très jolie station balnéaire picarde qu’est Mer-les-Bains. Au pied des falaises blanches et sur le front de mer, on peut y déambuler dans un quartier entièrement au goût Belle Epoque.

Des villas colorées avec leur loggias, leur bow-windows à l’anglaise, leurs frontons, leurs balcons, et bien entendu ces petits noms désuets (un faible pour Yvonnette, Violette ou Hortense)… De belles endormies en attendant des saisons plus clémentes.

Et cet art nouveau, omniprésent… On s’aperçoit très bien en se promenant que ces villas sont fragiles et pour beaucoup en travaux, et à quel point c’est important de les préserver pour garder encore un peu ce parfum des bains de mer du XIXe siècle.

« Et Toujours les Forêts », mélancolique et réaliste

Personne ne veut de Corentin, ni son père disparu, ni sa mère. Ballotté de foyer en foyer, il finit par trouver un semblant de vraie vie auprès de son arrière grand-mère Augustine qui vit dans un hameau perdu au cœur des Forêts. Il la quitte pour continuer ses études en ville et oublie de revenir la voir, jusqu’à ce que le monde disparaisse en poussière… littéralement. Miraculé, Corentin n’a plus de cesse que de retourner auprès d’Augustine.

Je lis ce roman au moment où les forêts d’Australie disparaissent inéluctablement, avec le maigre espoir qu’un jour, tout renaisse de ses cendres. Mais ici, dans ce monde d’après l’apocalypse écologique imaginé par Sandrine Collette, rien ne semble jamais vouloir recommencer. Plus d’animaux, plus de végétation, plus d’eau, plus de couleur, rien que du gris, la pluie qui empoisonne et le soleil qui brûle lorsqu’il daigne réapparaître. Quant aux hommes, les rares qui ont survécu, ils commencent par rechercher désespérément leurs proches et c’est ce qui pousse également Corentin à retourner dans les Forêts au milieu des champs de ruines, des cadavres et des squelettes d’arbres alors que les chances d’y retrouver Augustine vivante sont infimes.

Et ensuite, que faire, comment continuer ? Reconstruire, il n’en a même plus l’envie ni la force. Pourtant, il faut bien trouver un moyen d’avancer avant que les loups ne reviennent parmi les hommes, avant que les hommes ne redeviennent des bêtes. Mais un nouvel Adam et Ève est-il possible ? Vaut-il mieux rester ou partir découvrir si au bout de la route il ne reste pas quelque espoir ?
On ne sait pas pourquoi le monde a implosé mais on ne devine que trop les mille raisons possibles, on n’est déjà plus au stade de l’avertissement mais du trop tard où il n’y a plus aucun espoir ni saison, rien que le silence. C’est donc on l’aura compris un roman noir, mélancolique et tellement réaliste, écrit avec un talent fou.

ET TOUJOURS LES FORETS, Sandrine Collette, JC Lattès