« La Serpe », une enquête menée par Philippe Jaenada

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Un matin d’Octobre 1941, des cris retentissent autour du Château d’Escoire, dans le Périgord : trois corps, ceux d’un homme et de deux femmes, viennent d’y être découverts atrocement massacrés à coups de serpe. Très vite, le rescapé de la tuerie apparaît vite comme le coupable idéal : Jean Girard, qui sera contre toute attente acquitté après son procès. 70 ans plus tard, un écrivain bien curieux décide de se pencher sur le fait divers de plus près…

Je propose solennellement et sérieusement que l’on confie à Philippe Jaenada toutes les affaires criminelles non résolues (ou dans des conditions douteuses) des 50 dernières années. Car si pour chacune il entreprend encore une fois de sortir de sa zone de confort d’écrivain parigot bourru à tendance éthylique (c’est lui qui le dit) pour se plonger dans des dossiers dont il entreprendra de repérer avec recul et acuité les moindres absurdités, erreurs ou manipulations, il y en a qui ont du souci à se faire.
Et l’affaire Henri Girard est un modèle du genre : le garçon a pris un bien mauvais départ, d’emblée il nous est présenté comme un fieffé gredin incapable de se tenir correctement, escroquant et abusant de sa famille, donnant même l’impression d’être clairement déséquilibré : pas étonnant que tous les soupçons se soient concentrés sur lui, dont le détachement est forcément coupable, surtout dans ce tout petit village où il est difficile de déterminer ce qu’inspiraient au juste les châtelains : respect, mépris, crainte, ressentiment ?

Après s’être attaché aux pas de La Petite Femelle – Pauline Dubuisson, dont il ne s’est d’ailleurs toujours pas entièrement séparé au vu du nombre de références à sa précédente enquête, Philippe Jaenada s’absorbe cette fois dans les détails de cet obscur et glauque fait divers. Pourquoi ? parce que le hasard de la vie lui a fait rencontrer la descendance d’Henri Girard, parce que la vie de celui-ci, suite à son incarcération qui en a fait un homme prématurément vieilli et désabusé, est digne d’un terrible roman, sans doute aussi parce que sous le pseudo de Georges Arnaud il a écrit le Salaire de la Peur, qui devint un (mauvais, paraît-il – je ne me prononcerai pas, je l’ai vu il y a trop longtemps) film avec Yves Montand et Charles Vanel. Sans compter la fascination exercée par Maurice Garçon, cet avocat hors pair. Bref, des circonstances et des personnages suffisamment complexes pour titiller l’imagination et la plume.
L’auteur se livre cette fois encore à quantité de digressions qui sont comme autant de respirations dans un dossier extrêmement dense, de la rouille sur l’arme du crime à l’étude des gouttes de rosée des petits matins périgourdins, quant à moi ces parenthèses dans les parenthèses me mettent en joie et me font souvent éclater de rire, quand bien même quelques lignes auparavant il était question de cervelle éparpillée. Adepte de l’autodérision, je trouve celle de Philippe Jaenada absolument irrésistible, le récit de l’arrivée d’un parigot dans un petit village de province persuadé qu’on voit clair dans son jeu d’Hercule Poirot vaut son pesant de cacahuètes.
Point par point (et même par demi-point), il démonte les expertises judiciaires et médicales, les correspondances et les témoignages démontrant tout le contraire de ce qu’on imaginait, mettant au grand jour une très forte et émouvante relation père-fils. Des longueurs, oui il y en a forcément dans plus de 600 pages, mais après tout lorsqu’un écrivain fait quasiment oeuvre d’avocat et qu’il est question de l’honneur d’un homme, ça se justifie amplement.

 

LA SERPE, Philippe Jaenada, Julliard

 

Un grand Merci aux Editions Julliard et à Babelio

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« Le Cyclop », étrange, vous avez dit étrange ?

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Imagine, tu te promènes dans la forêt de Milly (dans l’Essonne), ♪ lalalala je cherche des champignons ♪, et tu te retrouves nez à nez avec un géant de 22,50 mètres de haut (soit un immeuble de sept étages…) et 350 tonnes d’acier ! Ce monstre monumental, on le doit à Jean Tinguely et à sa femme Niki de Saint Phalle (oui, celle des sublissimement rondes et colorées Nanas) qui l’ont construit en secret pendant plus de 20 ans, avec leurs amis artistes (César, Arman, Jean-Pierre Raynaud, Soto…), dans une ambiance qu’on imagine volontiers festive… et bruyante !

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Car non, il n’avaient pas vraiment l’autorisation de construire l’oeuvre à cet endroit, il a certainement fallu ruser et filouter pour tracter jusqu’à ce bout de forêt le matériel nécessaire (à base de recyclage). Le résultat vu de l’extérieur : cette grande tête piquée de minuscules miroirs (qui se sont ternis avec le temps mais seront bientôt rénovés), un oeil unique et une bouche d’où jaillit de l’eau ruisselant sur une langue toboggan.

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La visite à l’intérieure est payante mais vaut réellement la peine (photos interdites pour des questions de droits d’auteur) : c’est là qu’on apprécie pleinement l’imagination et la folie poétique des artistes qui s’en sont donné à coeur joie dans la symbolique et la ferraille. Avec un peu de chance, tu pourras même entendre le Cyclop se réveiller ! Des escaliers de guinguois, des fausses portes pour dissuader les voleurs, chaque étage et chaque pièce est en soi une oeuvre d’art. Oui, il y a bien un véritable wagon de train suspendu, oui, on voit bien l’oreille du Cyclop et en plus elle bouge ! Pour assurer la conservation de l’oeuvre, elle fut finalement donnée à l’Etat, mais une dernière pirouette en fin de visite prouve l’humour irrévérencieux et irrésistible du couple d’artistes. A ne pas manquer si tu aimes être surpris !

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Attention, le Cyclop ferme à la fin du mois jusqu’au mois d’avril.  La visite à l’intérieur est réservée aux enfants de plus de 8 ans pour des raisons de sécurité.

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LE CYCLOP, Milly-la-Forêt (91)

« Les Hautes Lumières », poignant

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Cela fait déjà dix ans que Nina et Tahar essayent d’avoir un enfant. Lui le taxi, elle la coiffeuse, connaissent trop bien le douloureux parcours des FIV, de l’attente, de la désillusion et de la pression familiale aussi. Lorsque leur ultime tentative échoue, Nina va devoir se résoudre à ne jamais être mère, songeant même à quitter son mari pour ne pas le priver de ce bonheur. Jusqu’à ce qu’au nom de l’honneur et de la famille, des cousins marocains leur fassent une proposition inattendue…

Devenir père, pour Tahar, c’est d’abord retrouver un pays effacé, la terre aride de ses origines, et cette idée le bouleverse.

C’est l’histoire d’une adoption particulière et risquée, du drame d’un couple qui a traversé tant d’épreuves ensemble et se voit offrir l’un comme l’autre la possibilité de changer de vie. Tandis que s’engage un nouveau parcours, procédurier celui-là, Tahar, effrayé par la puissance de l’engagement et de la responsabilité qu’on veut lui confier, cherche refuge auprès de Françoise, une photographe qui souhaite en faire le fil conducteur d’une exposition, incarnation du visage apaisé de la banlieue – lui ouvrant les portes d’un monde étrangement décalé du sien. Eloignés à la fois par les kilomètres (lui à Bondy, elle à El-Jadida), Nina et Tahar décident de suivre leurs désirs divergents, au risque de s’y perdre. « Les Hautes Lumières » est le cinquième roman extrêmement poignant du journaliste Xavier de Moulins.

LES HAUTES LUMIERES, Xavier de Moulins, JC Lattès ★

Si touchante, « La Petite danseuse de Quatorze Ans »

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Si cette oeuvre de Degas est très connue, cette fillette en chaussons et tutu véritable, avec sa jambe tendue et ses mains tirées vers l’arrière, le visage bien levé – vers quoi ? -, on connait un peu moins le scandale que provoqua sa première présentation au public lors d’une exposition impressionniste en 1881, et ce que l’on ignore totalement, c’est ce que fut la vie du jeune modèle. C’est une véritable enquête qu’a menée Camille Laurens sur la petite danseuse de quatorze ans, passionnante et méticuleuse, nous faisant découvrir quelques bribes d’histoire dans le Paris artistique du XIXème peu connues – et souvent peu reluisantes.

Si l’on sait qu’Edgar Degas était le peintre des danseuses qu’il aimait représenter des coulisses, en représentation ou en répétition (il finit par se mettre à la sculpture car il perdait la vue), le livre nous fait découvrir le mode de vie des petits rats de l’Opéra de Paris, qui pour la plupart ne trouvaient pas dans la danse une vocation mais, bien loin des dorures, un gagne-pain à une époque où les enfants travaillaient, et aussi le moyen de se trouver un protecteur, car « de l’Opéra au trottoir il n’y avait que quelques pas ». Ainsi Marie Von Goethem, tout comme ses soeurs et ses autres petites camarades, poussée par sa mère, se cherchait probablement un souteneur lorsqu’elle posa comme modèle. Partant de là et du nom de la jeune fille, Camille Laurens imagine dans quelles conditions elle travailla pour le peintre, et ce qu’il a pu advenir d’elle ensuite.

J’ai enfermé mon coeur dans un soulier de satin rose.

Quant à cette statuette, pas trop grande pour ne pas être taxé de triche comme a pu l’être Rodin, l’auteure décortique toutes les raisons du scandale : à une époque où la peinture et l’art consacraient le beau et la perfection esthétique, cette danseuse choqua car considérée comme obscène, car elle était en cire (ce qui en accentuait le réalisme), car elle était habillée (ce qui supposait qu’elle était nue en dessous), car elle était trop… laide (ce qui révélait son vice, à n’en pas douter).

C’est un livre court et surprenant qui donne envie de rendre visite à Marie au Musée d’Orsay et de la regarder sous un autre oeil, avec l’impression de la connaître un tout petit mieux, et qui donne à réfléchir aussi sur notre rapport à l’art : qu’est-ce qui nous émeut et nous attire dans une oeuvre, parfois de façon inexplicable, et si connaître son histoire ou la personne qui l’a inspirée pouvait changer notre regard du tout au tout ? Et n’est-ce pas cela finalement que l’on cherche en déambulant dans un musée, un coup de foudre, une émotion, un souvenir, une connivence ?

LA PETITE DANSEUSE DE QUATORZE ANS, Camille LAURENS, Editions Stock

Picasso devant la Nature

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Voilà un bien joli cadre (le Château de Sceaux) pour accueillir près de 80 oeuvres (issues des collections du musée Picasso de Paris) de l’artiste espagnol, dessins, photographies, estampes et quelques tableaux où Picasso représente, illustre ou utilise la nature.

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Ce que j’ai préféré, c’est cette représentation de la femme-fleur : Marie-Thérèse, puis Françoise Gillot, lui inspirent des dessins colorés, joyeux et sensuels.

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J’ai trouvé l’exposition trop courte, mais les oeuvres méritent le coup d’oeil par leur technique et leurs couleurs ; l’occasion de s’apercevoir que même si Picasso n’a jamais été un paysagiste, la nature, les végétaux, les arbres, les animaux, imprégnaient malgré tout son oeuvre.

PICASSO DEVANT LA NATURE, Exposition au Musée du Domaine Départemental de Sceaux, jusqu’au 31 décembre 2017.

Lait et Miel, poésie de la résilience

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« Lait et Miel » est le premier livre de Rupi Kaur, une jeune auteure canadienne ; il s’agit d’un bref recueil de phrases poétiques et de dessins qui ressemble à un voyage en terre de féminité se découpant en quatre parties : Souffrir, Aimer, Rompre, Guérir. Je l’ai lu d’une traite en retenant mon souffle, puis je l’ai recommencé, plus lentement, en m’arrêtant et en me répétant les passages – nombreux – qui me parlaient le plus. Il y est question d’amour, de rupture, de viol, d’inceste, de résilience, de bienveillance, de maternité… et de poils !

la manière dont tu t’aimes est 

la manière dont tu apprends aux autres

à t’aimer

Les poèmes, sans aucun tabou, sont simples mais avec des mots si parfaitement choisis et tellement poignants qu’ils visent et frappent juste et fort. Je voudrais le faire lire à mes amies ébouillantées par la vie – et aux autres aussi.

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Mon coeur a envie de soeurs plus que tout

il a terriblement envie de femmes qui aident les femmes

comme les fleurs ont terriblement envie du printemps

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Je m’arrête là, je pourrais en recopier des pages comme ça… allez, encore un :

tu dois

vouloir passer

le reste de ta vie

avec toi-même

d’abord

 

Lait et Miel, Rupi Kaur, Editions Charleston ★

Allez voir « Le Sens de la Fête » !

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Max est traiteur depuis trente ans. Aujourd’hui il doit s’occuper avec son équipe du mariage de Pierre et Héléna, dans un château du 17e siècle : brigade en cuisine, serveurs, orchestre, décoration, fleurs, photographe, feu d’artifice, tout est prêt. Enfin, à peu près…

C’est aujourd’hui que sort le nouveau film d’Eric Toledano et Olivier Nakache (« Nos Jours Heureux », « Intouchables »…), et en un mot comme en cent : allez-y. Et même, faites-moi confiance et ne regardez pas la bande-annonce qui dévoile beaucoup trop de gags du film. Car bien évidemment, rien ne va se passer comme prévu dans le déroulement du mariage, et entre les pique-assiettes, les gaffeurs, les problèmes de dernière minute, les caprices du marié ou le personnel non déclaré, Max va devoir jongler pour éviter les catastrophes en chaîne.

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Impossible de ne pas saluer la prestation de Jean-Pierre Bacri, qui d’autre que lui pour interpréter ce personnage de bougon autoritaire légèrement dépassé par les évènements, qui sait se montrer aussi émouvant quand il est amoureux ou anxieux pour l’avenir de sa petite entreprise ; mais il y a aussi tous les comédiens qui gravitent autour de lui, et ça fait une sacrée équipe : Jean-Paul Rouve, Gilles Lellouche, Eye Haidara, Vincent Macaigne, Alban Ivanov… mention spéciale au marié, Benjamin Lavernhe (Le Goût des Merveilles, un de mes films chouchou), qui nous offre une scène d’une dinguerie impossible à raconter. Des personnages haut en couleurs, un rythme sans temps mort, des dialogues ciselés, de quoi nous faire passer une noce inoubliable.

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Le Sens de la Fête, un film d’Olivier Nakache & Eric Toledano, avec Jean-Pierre Bacri, Gilles Lellouche… aujourd’hui en salles.