Le Squale, plongée en eaux troubles

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Ça démarre sur un malentendu : Francine Kreiss, journaliste et apnéiste, cherche à enquêter sur un corailleur légendaire, Toussaint, et entre en contact avec l’un de ses frères, Thommy, qui est en prison depuis plus de 30 ans. Sans le savoir, elle vient de mettre un pied dans la famille Recco, cette tribu corse qu’on dit marquée par la malédiction…

Le bonheur n’est jamais toute une vie. Il est un instant qui a l’impolitesse de s’éteindre.

Francine ne s’intéresse qu’à la mer et à l’expérience d’apnéiste de Recco (et ses frères), mais lui est plus préoccupé de lui prouver, de lui hurler son innocence ; ce personnage hors limites, condamné pour sept meurtres, la fascine. Il a suffi qu’elle lui présente un projet de livre pour que tout s’emballe : il devient de plus en plus envahissant, et quand tout ne se passe pas comme il l’entend, survolté et ingérable ; elle découvre effarée l’étendue de son influence même de loin, derrière les murs de sa prison à vie. Elle a beau essayer de le recentrer sur ses aventures corses et sous-marines, il cherche encore à séduire, manipuler, ordonner, il veut la rencontrer… l’épouser. Car l’ambiguïté s’est installée entre eux, sans qu’elle le réalise.
Sans s’appuyer plus que nécessaire sur les crimes pour lesquels il purge sa peine, l’auteure raconte la malédiction des Recco, et en rencontrant peu à peu chacun des membres de la tribu (du moins ceux qui sont encore en vie), c’est comme une plongée en apnée au milieu des requins.

La honte, c’est comme les peurs, ce sont les autres qui vous en habillent.

Mais il n’y a pas que cela dans ce livre, ce qui marque, outre la passion viscérale de Francine pour la mer, c’est cet humour dingue dont je me suis délectée, un humour que j’aimerai tant trouver davantage en littérature (bravo à l’éditeur pour cette trouvaille audacieuse, sincèrement), du second degré à toutes les sauces et pas mal d’autodérision, quant au récit de son voyage en Corse et la description de tous les personnages très hauts en couleur qu’elle y croise, il vaut son pesant de langouste.
Ce n’est pas seulement le récit d’une étrange relation, mais celui d’un affrontement entre deux personnalités explosives – car il faut quand même être sacrément armée pour sortir indemne de la tentative d’emprise tentaculaire de Thommy Recco. Bref, une plongée en eaux troubles que je recommande absolument.

La vie est un cinéma. Il faut choisir sa place.

LE SQUALE, Francine Kreiss, Le Cherche-Midi

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Insta Juin

 

Des fleurs, des auteurs, des ballades, des livres, des chats, des ciels, un anniversaire (13 ans !!! Oh my…)

Quel mois de juin… surchargé comme prévu, orageux comme attendu. Du bon au moins bon, du vraiment chouette au pas terrible du tout. Des déceptions, des grandes joies, de bons moments et de belles rencontres, du houleux et du nuageux, de l’estival et de l’inoubliable. Life !

A nous deux, JUILLET !

 

Un Petit Carnet Rouge, très émouvant roman

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Doris a 96 ans et vit seule à Stockholm ; sa seule famille est sa petite nièce Jenny qui vit aux Etats-Unis et avec qui elle a des liens très forts. Sentant la fin approcher, elle entreprend de lui raconter son histoire, ses histoires plutôt, en s’appuyant sur ce petit carnet rouge qu’elle a rempli tout au long de sa vie des noms de toutes les personnes qu’elle a rencontrées et qui pour certaines ont changé sa vie, pour le meilleur ou pour le pire…

Qui n’a pas eu un carnet d’adresses dont les noms ont changé, disparu ou se sont rajoutés au fil des années ? avec l’informatique cette habitude disparait, mais imaginons que comme Doris nous le conservions soigneusement tout au long des années en y consignant tous les changements, et c’est déjà tout un roman qui s’écrit.

Mais la plupart des gens ignorent ce qu’ils possèdent avant de l’avoir perdu. C’est ensuite qu’on le regrette.

Dominique, Jean, Gösta, Nora, Allan… autant de noms égrenant les pages, pour certains tristement mais résolument barrés d’un trait énergique annonçant leur disparition. De la Suède aux Etats-Unis, de l’Angleterre à la France, Doris a eu mille vies, elle a été domestique dès son plus jeune âge, puis mannequin vedette, elle a ensuite fui la guerre, clandestine sur un bateau, passé son existence à rechercher un amour perdu, élevé la petite Jenny, partagé la vie d’un artiste… Une vie dense que sa petite-nièce découvre alors que la vie de Doris ne tient plus qu’à un souffle.

J’ai dévoré ce gros roman qui en dépit de quelques invraisemblances (une vieille dame de 96 ans qui maitrise à merveille Skype ? une nièce américaine qui plaque tout pour venir à son chevet en Suède, laissant derrière elle un mari et des enfants incapables de se confectionner un sandwich ?) cache des trésors de sensibilité et d’émotions. J’ai versé quelques larmes en fin de lecture, la manière dont l’auteure raconte la déchéance progressive et inéluctable d’une femme en fin de vie est vraiment déchirante ; car en dépit d’une existence dense et parfois romanesque, Doris a terminé la sienne dans une grande solitude. C’est donc un roman à la petite musique douce-amère très réussi, en même temps qu’un beau portrait de femme avec ses richesses mais aussi, parfois, ses faiblesses.

La vie est rarement passionnante sur le moment. Elle est juste compliquée. Ses reliefs apparaissent avec le recul. Beaucoup plus tard.

 

UN PETIT CARNET ROUGE, Sofia Lundberg, Calmann Levy

Le Cercle Littéraire de Guernesey, une adaptation réussie ?

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Londres, 1946. Juliet Ashton, auteure de chroniques humoristiques à succès, reçoit la lettre d’un membre du Cercle Littéraire des Epluchures de Patates créé durant l’Occupation sur l’île de Guernesey. Curieuse d’en savoir plus, Juliet décide de se rendre sur l’île…

Quelle bonne idée d’adapter le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates (best titre of book ever) ! Je me souviens du plaisir à la lecture de ce roman épistolaire de Mary Ann Shaffer et Annie Barrows, peut-être pas un chef d’oeuvre mais un roman épistolaire à la fois fantaisiste et grave, gros succès de librairie en 2009.  Alors, que dire du résultat sur grand écran ?

Premier point : en sortant de la salle de cinéma tu te précipiteras sur le net à la recherche d’un billet direct pour Guernesey. Comme ça a l’air beau, sauvage, tranquille, loin du RER

Deuxièmement : le contexte est réellement intéressant, racontant comment une petite île a pu pendant la guerre devenir un piège à la fois pour ses habitants et pour les occupants. Important également de rappeler qu’en 1940 il fut décidé de séparer des enfants de leurs parents dans l’urgence et avec le déchirement qu’on imagine. Des scènes d’émotion intense abondent et il est difficile de retenir sa larme. Et puis on y parle de lecture évidemment, ce qui au départ était un prétexte pour berner l’ennemi est devenu la passion d’un petit groupe de voisins qui passent des soirées à débattre de Jane Austen et des Soeurs Brontë.

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Troisième point, et c’est là que ça pêche selon moi, la distribution. J’ai trouvé la joyeuse bande du Cercle Littéraire parfaite, d’Amelia à Eben, Isola ou Elizabeth (symbole de la résistance).
En revanche, pour ce qui est des londoniens, autrement dit Juliet (Lily James),  il faut la voir se pamer à la lecture d’une simple lecture, exagérer ses indignations, réaliser avec tout sauf de la nuance que mon dieu, mais tout ceci, la gloire, les réceptions, les jolies robes, ne serait que futilité, la vraie vie n’est-elle pas d’aller élever les cochons avec le beau Dawsey ? J’exagère (un peu), mais tu as compris l’idée. L’actrice est charmante mais en surjeu permanent. Ne parlons pas de son prétendant londonien dont en moins d’un quart de scène de mâchoire glabre tu devines qu’il ne finira pas le film.
Ceci étant, la mise en scène est agréable et l’image belle, la reconstitution historique nickel, l’émotion présente et la romance sympathique, tout est donc réuni pour que le réalisateur de Quatre Mariages et un Enterrement nous fasse au moins passer un agréable moment.

LE CERCLE LITTERAIRE DE GUERNESEY, un film de Mike Newell avec Lily James, Michiel Huisman, Matthew Goode… actuellement en salles

Enfers & Fantômes d’Asie, exposition spectrale au Musée du Quai Branly

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A travers le théâtre, le cinéma, l’art contemporain ou le manga, cette exposition évoque les histoires de fantômes omniprésentes en Asie (Chine, Japon, Thaïlande) où parfois le culte des esprits est particulièrement fort.

On y croisera dans une inquiétante pénombre des femmes-chats, des vampires sauteurs (gloups), des yokai, des walking dead, des figurines, des estampes ou des reliques mortuaires… une pièce reprend même les codes de The Ring, le fameux film d’horreur avec son personnage flippant aux longs cheveux.
Bref, de quoi se donner pas mal de frissons.

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L’exposition est recommandée à partir de 12 ans, ce que je confirme à 200%, car si mon 13 ans était aux anges (« Oh regarde, trop cool, il s’est fait éventrer et y a plein de démons qui sont sortis ! »), j’ai passé pas mal de temps à cacher les yeux de mon 10 ans (surtout devant des extraits de films particulièrement gore), qui n’est pas forcément des plus impressionnables mais à qui je voulais éviter quelques cauchemars.
Ceci mis à part, l’expo est vraiment bien faite, complète et impressionnante et vaut le détour.

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ENFERS ET FANTÔMES D’ASIE, jusqu’au 15 Juillet au Musée du Quai Branly

L’Echange, honnête page-turner

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Caroline et son mari Francis ont besoin de changer d’air pour donner un nouvel élan à leur couple ; ils profitent de l’opportunité dénichée sur un site d’annonces d’échanger leur logement avec celui de quelqu’un d’autre durant une semaine.
Mais une fois sur place, dans une maison si vide et si impersonnelle qu’elle ressemble à une maison-témoin, Caroline commence à ressentir un certain malaise : des détails apparaissent ou disparaissent comme autant de messages déposés ça et là, ravivant d’anciens souvenirs douloureux…

On dirait un jeu du chat et de la souris : une personne qui semble particulièrement bien connaître Caroline s’amuse à disséminer des indices, et il se pourrait bien que cette même personne se trouve en ce moment même chez elle… Et cette voisine Amber très curieuse, qui lui ressemble bizarrement et semble vouloir à tout prix devenir sa copine, que sait-elle ?
Au fil de chapitres donnant la parole tantôt à Caroline, tantôt à son mari, tantôt à la personne occupant leur appartement en leur absence, basculant entre 2013 et 2015, on en sait plus sur les évènements qui ont marqué leur vie de couple : la toxicomanie de Francis, la solitude de son épouse, et puis ce collègue si gentil… Mais au-delà de ce qui pourrait ressembler à une vieille histoire d’adultère, voire un réglement de comptes, il y a plus insidieux et menaçant, une ancienne culpabilité qui remonte à la surface pour tout engloutir.
En dépit de pas mal d’invraisemblances (quitte à chercher un endroit pour reconstruire leur couple, pourquoi avoir choisi cette maison de banlieue londonienne qui selon les descriptions n’a rien pour faire rêver ?), « L’Echange » recèle quelques coups de théâtre bien égrènés qui tombent au parfait moment pour relancer l’envie de tourner les pages là où l’on commençait à s’ennuyer. Sans être absolument percutant, c’est un très honnête page-turner, à vous couper l’envie d’aller traîner sur Airbnb.

C’est ainsi que l’on avance : on se transmet notre douleur les uns aux autres, l’épanchant, la diluant au passage. Dans l’espoir qu’elle se dissipe et disparaisse.

 

L’ECHANGE, Rebecca Fleet, La Bête Noire

Fille du Silence, un combat pour la justice

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Rina est fille et soeur de mafieux. A San Vito, petit village sicilien, Cosa Nostra est partout, dans le sous-entendu, dans les services rendus, dans les disparitions, dans la situation privilégiée dont bénéficie la famille de Rina et le respect dû à son père, le Dottore, celui devant lequel les villageois baissent les yeux. En grandissant, Rina (la Ciccia) commence à prendre conscience de la violence qui plane dans l’air, celle dont on ne parle pas.
Mais c’est surtout à l’âge de 11 ans que son univers bascule lorsque son père est assassiné dans son champ. Tandis que son frère Nino mène sa vendetta personnelle en cherchant l’assassin de son père tout en travaillant pour le parrain local, Rina commence à consigner dans son son journal intime les lourdes confidences de Nino avec tout ce qu’elles impliquent.
Lorsqu’il est à son tour assassiné, elle décide de briser la loi du silence.

L’odeur de la mafia, je ne vous en ai pas encore parlé. Sachez juste qu’elle est en suspens partout où vous mettez les pieds ici. Elle précède tout. Même son silence.

C’est une véritable tragédie inspirée de faits réels que nous raconte ici Carole Declercq, qui est tellement bien parvenue à entrer dans l’esprit de cette jeune sicilienne que son histoire vous prend aux tripes jusqu’à la fin. La maturité de Rina est frappante, l’instinct de sa mort à venir (comme celle de son frère était prévisible), la conscience que son geste sera considéré comme la pire des trahisons, ce qui ne ne l’empêchera pas de mener son combat pour la justice jusqu’au bout, mue par l’espoir que si l’on brise le silence, les morts cesseront et le monde changera enfin. Alors à Rome elle se cache auprès de sa belle-soeur, changeant de nom et d’adresse, collaborant avec la justice. Rejetée par son village natal, reniée par sa propre mère, elle trouve chez le juge anti-mafieux Borsellino une figure paternelle à laquelle se raccrocher – sauf que sa chute à lui entraînera la sienne.

Avec les mots si vivants prêtés à Rina, l’auteure nous fait ressentir toute la faculté d’indignation et le courage, en dépit de toutes les intimidations, d’une jeune fille en colère, car la mort, pour les siciliens, est quelque chose à laquelle ils font face sans trembler. Ne passez pas à côté de ce récit fort qui redonne vie à celle qui a été capable à elle seule de briser l’omerta et de faire trembler la « pieuvre ».

Me voilà à dire, comme par le passé, que la vie a ceci d’intéressant qu’il y a toujours quelque chose de neuf à découvrir et que ça vaut le coup d’avancer quand même.

 

FILLE DU SILENCE, Carole Declercq, Terra Nova

 

~ A noter qu’une interview de l’auteure est à découvrir chez Books, Moods and More