Le Nouveau Nom, deuxième épisode de la saga d’Elena Ferrante

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« Le Nouveau Nom« , c’est celui que porte à présent Lila, mariée à Stefano alors qu’elle n’a que 16 ans, tandis que son amie Elena, éprise de Nino, s’efforce de poursuivre ses études.
Nous retrouvons dans ce deuxième tome cette relation ambivalente qui unit Lila et Elena/Lenú depuis l’enfance, amitié fragile et instable tendant à la rivalité, à la limite de l’incompréhensible : pourquoi rester ensemble si c’est pour se traiter aussi mal ? Lila en particulier est en dépit (ou à cause) des coups que lui assène la vie d’une morgue insupportable et d’une cruauté inouie envers son amie, tandis que Lenú persiste à se sous-estimer et à rester la fille de l’ombre. Alors que les jeunes femmes prennent des chemins différents sans jamais complètement couper les liens, vivant parfois leur vie par procuration, l’une partant étudier à Pise et l’autre semant le chaos dans les commerces du clan Solara, elles se retrouveront au bord de la mer l’espace d’un été qui sera décisif pour chacune.
Elena Ferrante continue à nous dépeindre une face guère reluisante de Naples, entre cris et violence, réglements de comptes familiaux, commerciaux ou conjuguaux, la folie qui guette au coin de la rue. Alors que je ne pensais pas être à nouveau happée comme pour le premier tome de « L’Amie Prodigieuse », la fascination a opéré de nouveau et les pages se sont tournées à toute vitesse, et il me tarde évidemment de découvrir la suite.

Était-il possible que les parents ne meurent jamais et que chaque enfant les couve en soi, de manière inéluctable ?

Le Nouveau Nom, Elena FERRANTE, Folio

 Merci à Lecteurs.com et à Folio pour ces retrouvailles avec Elena & Lila 

Station Eleven, Emily St. John Mandel

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Je me découvre un certain goût (inquétant ?) pour les romans post-apocalyptiques, où l’humanité – ou ce qu’il en reste – est contrainte de revenir à son point de départ et de s’adapter pour survivre – la nature qui prend sa revanche en quelque sorte. J’avais ainsi énormément aimé Vongozero de Yana Vagner,  et je viens de passer un excellent moment de lecture avec Station Eleven d’Emily St. John Mandel.

Ce qui le distingue des autres romans dystopiques, c’est l’omniprésence de l’art. L’ouvrage s’ouvre sur une pièce de théâtre au cours de laquelle Arthur Leander, un célèbre acteur, s’écroule sur scène. Comme un point de départ, dès le lendemain, une pandémie de grippe s’est propagée dans le monde et décime la population à une vitesse fulgurante. Des décennies plus tard, une troupe d’acteurs et de musiciens, la Symphonie Itinérante, joue du Shakespeare ou du Beethoven dans toutes les villes qu’elle traverse, s’efforçant de faire subsister l’art, considérant que « survivre ne suffit pas » – même si face à la menace de quelques illuminés sectaires, les armes restent nécessaires.
Peu à peu, l’auteur tisse des liens entre les personnages grâce à des réminiscences d’avant la pandémie, entre ceux qui ont connu le monde d’avant et ceux qui l’ont oublié ou jamais connu, ceux qui ont, aussi, un lien plus ou moins ténu avec notre acteur du début. Les portables et autres consoles de jeux ne sont plus vouées qu’à être rangés dans des musées ! Qu’est-ce qui subsisterait après tout de notre confort si fragile, si demain tout s’arrêtait ? Qui survivrait, d’internet ou de Shakespeare ? Un point de vue audacieux – et plausible ! –  qui donne envie d’une suite…

L’enfer, c’est l’absence de ceux qu’on voudrait tant avoir auprès de soi.

 

STATION ELEVEN, Emily St. John Mandel, Rivages  

{Coup de ♥} La Femme qui fuit

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Le roman commence comme il finit : par une rencontre avec Suzanne, la grand-mère de l’auteure. Celle-ci décrète d’emblée qu’elle ne l’aime pas parce qu’elle a fait du mal à sa mère, irrémédiablement. Alors elle raconte, en remontant le fil du temps et des évènements : Suzanne Meloche est née en 1926 au Canada. Elle rêvait de liberté, d’une liberté totale, pour aimer, pour créer, pour exister, pour être tout sauf une femme ordinaire. Alors, un jour de 1952 elle choisit de poursuivre sa voie en abandonnant ses deux enfants, Mousse, 3 ans, et Antoine, 1 an.

Tu as fait un trou dans ma mère et c’est moi qui le comblerai.

Cette histoire m’a brisé le coeur, elle est d’une cruauté inouïe. Toute leur vie, les enfants de Suzanne chercheront leur mère d’une certaine manière, à la revoir, à essayer de recoller ce qu’elle a brisé, se heurtant à un silence et une volonté d’oubli. Car une fois qu’elle a choisi, qu’elle s’est choisie, Suzanne s’est interdit tout retour en arrière, malgré de fréquents retours d’élan maternel. Une famille explosée pour quoi ? quelques poèmes, des actions militantes, quelques amants, beaucoup de voyages, une fuite en avant permanente. L’auteure réinvente sa vie sans la juger mais sans cacher non plus le mal qui a été fait, le prix à payer pour ce désir fou d’affranchissement.

La forme du récit n’est pas ordinaire non plus, cette construction en brefs chapitres entrecoupés de citations. Au beau milieu du livre, cette photo d’une famille au temps où elle en était encore une, qui noue les tripes. Et cette langue déchirante et sublime, jugez plutôt :

Ma mère, fêlée du coeur. La permanence des éclats de verre laissés sous sa peau, traces d’abandon qu’elle porte en blason.

LA FEMME QUI FUIT, Anaïs Barbeau-Lavalette, Le Livre de Poche 

Le Pianiste de Hartgrove Hall, Natasha Solomons ♪

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Depuis qu’il a perdu Edie, son épouse adorée, Fox n’arrive plus à composer ; lorsqu’il réalise que son petit-fils Robin est un pianiste prodige, il va sortir de son isolement et replonger dans l’histoire tourmentée de sa famille.

Hartgrove Hall est le nom du domaine familial frappé par l’Histoire, réquisitionné pendant la guerre, que trois frères, Fox, Jack et George, tentent de faire ressurgir de ses cendres tout en tâchant de reprendre tant bien que mal les habitudes familiales. Lorsqu’il s’avère très vite qu’ils risquent de perdre définitivement la maison, c’est l’heure des choix : s’y consacrer à corps perdu ou suivre chacun sa route. Fox est d’autant plus écartelé qu’il est littéralement appelé par la musique, mais aussi épris de la fiancée de son frère Jack…
Des décennies plus tard, c’est son affection pour son petit-fils qui aidera Fox à sortir de son chagrin en découvrant son don inné pour la musique et replongeant dans ses partitions – et son passé : son père Général inflexible, son frère Jack si séduisant, son frère George si renfermé, et puis Edie surtout, Edie Rose, chanteuse à succès pendant les sombres années de guerre qui va semer le trouble parmi la fratrie. Fox arpente la campagne anglaise pour recueillir les chansons traditionnelles avant qu’elles ne sombrent dans l’oubli, collecteur de chansons comme on cueille les fleurs au gré des saisons.

Il y a dans ces pages beaucoup de charme, celui de la campagne verte du Dorset et celui d’un air de musique oublié, mais aussi beaucoup d’humour british, en particulier lorsque Fox retrouve ses compagnons musiciens déjà bien âgés mais qui n’ont pas la langue dans leur poche. J’ai vraiment passé un très bon moment de lecture avec cette magnifique saga sur le pouvoir de la musique, la transmission et le pardon, le tout lié par une histoire d’amour forte.

LE PIANISTE DE HARTGROVE HALL, Natasha SOLOMONS, Calmann-Levy

 

 

Un grand Merci aux Editions Calmann Levy pour cette découverte

Parlez-moi encore de lui, Lisa Vignoli

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« Tu l’aurais adoré », c’est cette petite phrase qui lance Lisa Vignoli à la rencontre d’un homme qu’elle n’a jamais croisé mais que tous ceux qui l’ont connu évoquent avec nostalgie : Jean-Michel Gravier était journaliste et chroniqueur au Matin de Paris et a disparu en 1994. La voilà surprise par le peu de traces qui restent de l’homme, y compris de ses publications, mais certaine qu’il mérite d’exister encore un peu, ce personnage méconnu du grand public mais qui compta pourtant dans le paysage des années 80, acharné à faire découvrir des talents (Beineix) et comblé par le succès des gens qu’il aimait, entretenant même des rapports particuliers avec certains, souvent de grands sensibles comme lui (Adjani).

En s’attachant à raconter son histoire avec force anecdotes qui raviront les cinéphiles, l’auteure reconstitue une époque, des années 80 aux années sida, où l’insouciance semblait encore de mise, où le journalisme était encore libre, où les nuits parisiennes étaient mythiques. Plus profondément, elle s’interroge sur la trace qu’on laisse derrière nous, quel degré de talent ou de notoriété faut-il pour passer à la postérité, pourquoi connait-on le nom de la plupart de ceux qui ont gravité autour du journaliste et pas le sien ? A-t-il souffert de ce manque de reconnaissance ? Mais puisque nous continuons à exister tant que des gens pensent à nous, elle a pu vérifier par elle-même auprès d’une longue liste de connaissances que d’une certaine façon Jean-Michel Gravier était encore très vivant – encore plus à présent qu’est paru ce livre. Reste une inconnue : ce personnage était-il un faux ou un vrai méchant ? En tant que chroniqueur mondain à qui il est arrivé d’égratigner une personnalité et de s’en vouloir ensuite, sans doute avait-il un côté noir que l’on ne ressent pas à la lecture ; mais Lisa Vignoli le reconnaît : à force d’embrasser son sujet il a fini par faire partie d’elle, et probablement qu’en parlant de lui elle nous parle un peu d’elle.

Ne cherche-t-on pas la notoriété pour donner de nos nouvelles à ceux qui nous ont oublié ?

 
PARLEZ-MOI ENCORE DE LUI, Lisa VIGNOLI, Editions Stock

 

Merci à Babelio et aux Editions Stock pour cette découverte

Personne ne Gagne, Jack Black

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Jack Black a grandi aux Etats-Unis dans le Missouri. Orphelin de mère, délaissé par son père, il se laisse gagner par ses rêves de liberté et une vie d’aventure aux côtés d’autres vagabonds, et de fil en aiguille, de petites arnaques en vol de diamants, finira par devenir un cambrioleur de haute volée. Des passages répétés en prison en plus d’une addiction à l’opium finiront par mettre un terme à cette carrière, avant qu’il ne décide de la raconter dans « Personne ne gagne ».

Ce qui frappe d’emblée et peut paraître contradictoire avec sa « vocation », c’est la droiture du personnage : Jack Black était certes un gangster, mais il ne travaillait pas de n’importe quelle façon ni avec n’importe qui : pour être bandit on n’en est pas moins loyal, et toute son existence il prendra soin de n’entraîner personne avec lui dans les embrouilles. Ensuite c’est cette écriture : précise, fluide et érudite, elle raconte sans s’appesantir (des mois de planque peuvent passer en trois mots comme l’humiliation ressentie après des coups de fouets peut sembler fort longue – c’est là qu’on voit que l’homme n’est prisonnier d’aucune frontière, ni du temps ni de l’espace) une vie de rencontres, de voyages et de « coups » plus ou moins réussis. Il raconte son long apprentissage du mode de vie des hobos, des rôdeurs, des voleurs auprès de mentors impressionnants guidés par un code d’honneur, une hiérarchie, un vocabulaire, une solidarité tacite à laquelle il faut rajouter une grande lucidité sur le seul avenir envisageable :

Bien sûr, tôt ou tard, on finit toujours par perdre, mais autant ne pas précipiter la chute en se montrant imprudent ou négligent.

Le problème étant qu’après avoir goûté à cette liberté, impossible de revenir en arrière, du côté des honnêtes gens. Globalement, on découvre un point de vue singulier et absolument fascinant : ce que Jack Black a fait et ce qu’il est devenu, il l’assume complètement sans remords ni regrets, ou presque. Il rend hommage à tous ceux qui ont fait un bout de route avec lui, et n’éprouve que peu le sentiment de vengeance.

Plus sombre est la partie du récit consacrée au temps qu’il fera dans différentes prisons (15 ans sur les 30 qu’il passera sur la route), aux mauvais traitements qu’il se verra infliger, à ces coups qui transforment un prisonnier en monstre de colère. « Blackie » finira, non sans difficultés, par devenir une personne respectable, avec semble-t-il tout de même un peu de nostalgie, pas seulement pour cette vie d’aventure mais surtout pour une certaine époque qui a bien évolué : ainsi exhorte-t-il les jeunes gens tentés par l’aventure à ne pas sortir du droit chemin, puisque « personne ne gagne », d’autant que les méthodes pour pister les voleurs s’améliorent très vite, que la peine capitale et autres châtiments sensés servir d’exemple ne font selon lui qu’aggraver les choses (« la cruauté engendre la cruauté »). Autant dire que les chances de mener une vie d’aventure à la Jack Black n’appartiennent plus qu’à sa légende.

PERSONNE NE GAGNE, Jack Black, Monsieur Toussaint Louverture 

Lou Andreas-Salomé, une femme d’influence

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Cette semaine sort en salles un film sur Lou Andreas-Salomé, une hagiographie plate et ennuyeuse. Pourquoi en parler me diras-tu ? Parce qu’il a au moins le grand mérite d’évoquer l’existence d’une femme exceptionnelle, et pas seulement pour son temps, beaucoup trop méconnue.

490280 Plouf ! le film.

Reprenons : Lou est une intellectuelle allemande d’origine russe ayant vécu de 1861 à 1937, romancière et psychanalyste elle déclencha la passion de beaucoup d’hommes, et pas des moindres (Rainer Maria Rilke et Friedrich Nietzsche pour les plus connus), elle fréquenta également Freud. Egérie au vrai sens du terme mais pas seulement, elle fut aussi avant-gardiste, rebelle, toujours en mouvement, toujours en voyage, et si elle inspira la passion elle la refusa tout autant, du moins jusqu’à très tard dans sa vie. Son oeuvre reste méconnue, dans l’ombre des grands noms qu’elle fréquenta.

Le film s’attarde beaucoup sur l’étrange trio (platonique) qu’elle forma avec Paul Ree et Nietzsche (le jeu de l’acteur derrière sa moustache autonome vaut son pesant de philosophes), pas suffisamment sur son enfance me semble-t-il. Elle accepta d’épouser Friedrich Carl Andreas à condition de ne jamais consommer le mariage. Sa relation avec Nietzsche fut brisée par la soeur de celui-ci, qui sombra dans la dépression et finit par écrire son chef d’oeuvre « Ainsi parlait Zarathoustra« . Belle, intelligente, avide de liberté, un brin manipulatrice… inspiratrice !!

Le film est intensément bavard, certes il est question d’intellectuels, mais les petites scènes pirouettes s’efforçant d’apporter de la fantaisie sont franchement ratées, le montage par moments absurdes, et ne parlons pas des cartes postales reconstituées de façon kitschissime. Mais ceci pourrait servir de point de départ à qui souhaiterait connaître cette figure féminine majeure, et peut-être approfondir par la lecture de son oeuvre, ou de celles qui lui ont été dédiées. Son histoire reste à raconter !

Lou-Andreas Salomé, un film de Cordula Kablitz-Post, avec Katharina Lorenz, actuellement en salles.

Description de cette image, également commentée ci-après

Un peu de lecture :

Lou, Histoire d’une Femme Libre, Françoise Giroud, Fayard & le Livre de Poche
Ma vie, Lou Andreas-Salomé, PUF
Lettres à Lou Andreas-Salomé, Rainer Maria Rilke, 1001 Nuits

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