« Une Education », un combat contre l’ignorance

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Tara Westover a grandi dans une famille de mormons persuadée que la fin du monde était proche, rejettant en bloc la médecine et l’école. Tandis que son père amasse de façon fanatique provisions et munitions et sombre doucement mais sûrement dans la paranoïa, Tara, la dernière de sept enfants, grandit plus ou moins livrée à elle-même à l’ombre de la montagne, au milieu de la ferraillerie familiale. Vers l’âge de seize ans, elle décide de batailler pour sa propre éducation. Elle finira par entrer à Cambridge et Harvard.

C’est le récit d’un combat contre l’ignorance, celui d’une jeune fille qui prend tardivement et lentement conscience de la manière dont vit sa famille et se met en quête de la « normalité ». Combat douloureux, car en avançant vers la lumière elle se met à dos les membres du clan, son père en premier, déclenchant une inéluctable et douloureuse rupture.
Le livre m’a à la fois touchée et révoltée : le mécanisme de l’emprise y est bien décrit, si les enfants de la famille Westover s’éloignent peu à peu ils restent tous plus ou moins sous la coupe de ce père dangereux et irresponsable, mettant à d’innombrables reprises sa famille en danger, refusant par exemple de les conduire à l’hôpital après un grave accident de voiture ou une terrible chute dans la ferraillerie. Tous finissent immanquablement par gravement se blesser, et s’en remettent ensuite à la médecine de la mère. Plus Tara grandit, plus elle semble devenir l’ennemi, pas seulement par son désir grandissant de savoir, mais aussi parce qu’elle est femme, cristallisant la violence d’un frère prenant plaisir à brutaliser et humilier. Frappée, rabaissée, rejetée, Tara a dû faire preuve d’un grand courage et d’une volonté hors normes pour être arrivée jusqu’aux portes de l’université. Et si son témoignage est d’une grande force, après avoir refermé le roman on craint encore pour elle que l’histoire ne soit pas complètement achevée. 

En repensant à l’accident je songerais toujours aux femmes apaches, et à toutes les décisions qui finissent par façonner une vie – les choix que font les gens, à plusieurs et de leur propre initiative, qui se combinent pour produire un événement donné. Un nombre incalculable de grains de sable qui, comprimés, deviennent sédiment, puis rocher.

UNE EDUCATION, Tara Westover, JC Lattès

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Premières Lectures de 2019

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« Le bonheur n’existe vraiment que dans la peur de le perdre. Il ne s’apprécie que si on en a conscience. »

Juillet 42. Esther est une jeune juive de 20 ans qui erre dans le Paris triste de l’Occupation, seule et effrayée tandis que ses parents viennent d’être arrêtés. Au hasard des rues, elle croise le chemin de l’élégante Thérèse Dorval, qui la prend sous sa protection.
Esther est immédiatement fascinée, et même troublée par le comportement de Thérèse, femme libre et indépendante dans une société éminemment patriarcale. Avec elle elle va découvrir un univers inconnu, celui des garçonnes et des cabarets ; car au tragique déjà intense de la situation l’auteur ajoute un interdit supplémentaire, celui de l’amour entre deux femmes. L’existence d’un mari violent va bouleverser la relation des deux héroïnes et précipiter leur émancipation en provoquant leur fuite. De Paris à la Bretagne, Olivier Merle raconte une passion interdite rendue dangereuse par l’époque et les conventions (même si, hélas, le combat pour cette simple liberté d’aimer est toujours d’actualité), où l’on croisera des personnalités intrigantes (comme Moune, la tenancière de cabaret) et émouvantes et où le romanesque l’emporte souvent sur l’Histoire.

Libre d’Aimer, Olivier MERLE, XO Editions ★

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« La fleur de l’âge, a-t-on l’habitude de dire, pour qualifier gentiment cette étape alors même que la maturité rayonnante commence déjà son déclin. Le papillon à peine éclos ouvre ses ailes le temps d’une journée. Le soir venu il les referme dans une ultime vibration de bonheur. »

Billie est une artiste parisienne en pleine préparation de sa prochaine exposition. Un coup de téléphone lui apprend que sa mère Louise, dont elle s’était éloignée, a été retrouvée noyée dans une rivière. Il lui faut retourner à V., le village de l’enfance, le village des souvenirs, le village qu’elle a fui après un drame survenu 20 ans plus tôt.
Cette rivière maudite est le point d’ancrage qui coule entre trois générations de femmes, dans un paysage sauvage écrasé par le soleil. Que cache la ville de V. ? Pour avancer Billie devra y déposer ses valises de remords trimballées depuis son départ et défaire des noeuds de non-dits et de secrets nichés dans des lettres cachées, allant à la rencontre de sa mère Louise la solaire et de sa grand-mère Adèle. Mais peut-on vraiment échapper à ce qui ressemble à une malédiction familiale ? C’est un très beau roman sur la transmission, l’amitié, la trahison et le poids du chagrin pesant sur une famille.

Les Heures Solaires, Caroline CAUGANT, Arpège ★

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« Grâce à tes articles, grâce à ta réflexion sur la psyché humaine, des milliers de femmes cesseront de se battre contre des moulins à vent, conscientes que la passion n’est qu’un leurre, la famille, une prison, et le travail, un fardeau d’inquiétude. »

C’est l’histoire d’une chute irrémédiable et sans fin, celle d’une femme qui ne sait plus exister ni parler qu’à travers les effluves d’alcool. Enfermée chez elle et renfermée sur elle, la narratrice (tour de force de Denis Michelis que d’avoir su poser « Je » sur de terribles aveux) tangue d’un trou noir à un autre dans cette dérive terrifante.
Ni son grand fils Tristan dont on perçoit la grande souffrance, ni son mari absent, ni sa voisine (et ancienne amie) n’ont su faire, dire ou aider, pas plus que le corps médical lors d’une précédente cure de désintoxication. Ils ne peuvent plus qu’assister impuissants, alors que l’on devine bien qu’ils sont passés par tous les stades de réaction, jusqu’à atteindre leurs propres limites. On ne connaîtra pas les raisons (faut-il les connaître d’ailleurs ?) d’un désespoir assez profond pour pousser à ce lent suicide de la narratrice qui semblait avoir tout pour être heureuse, entre sa famille, sa jolie petite maison à l’orée d’une forêt dans laquelle elle se terre à présent, un métier (journaliste, ironie du sort, pour un magazine de bien-être) qui ne lui apporte ni ne lui demande plus rien. Portrait brutal et sans tabou, lu d’une traite, d’une femme qui se détruit à grand feu, sombrant dans la panaoia et dans le rejet violent du monde.

Etat d’Ivresse, Denis MICHELIS, Editions Noir sur Blanc ★

« 37, Etoiles Filantes », sous le ciel de Paris

1937, Paris. Alberto Giacometti, le sculpteur, s’est mis en tête de régler son compte à Jean-Paul Sartre, le philosophe, pour réparer un affront maladroit. Nous voici entraînés à sa suite dans une balade énergique à travers le Montparnasse des arts et des lettres, clopin-clopant sur ses béquilles, arpentant les trottoirs de rue en rue, de café en atelier, de bordel en terrasse. La vie est bouillonnante dans ce quartier, les idées fusent et les artistes se bousculent, virevoltant d’une oeuvre à l’autre, d’un amour à l’autre, on peut dans le même temps et sans s’en émouvoir plus que ça être percuté par la voiture d’une américaine, se voir impliqué dans un assassinat et soupçonné de terrorisme, quitter (ou pas) une femme et en rencontrer une autre dans la foulée, faire des projets d’Amérique… la tête est à l’insouciance, plus pour longtemps.

Dans ce récit rocambolesque, Jérôme Attal redonne vie, apparence et parole à ces grandes figures des Montparnos (Anaïs Nin, Antonin Artaud, Pablo Picasso…), des adultes qui auraient oublié de grandir, où l’exubérance affronte la philosophie. Le pauvre Sartre qui n’est pas franchement peint à son avantage (mais où se cache le Castor ?), ne sachant pas ce qui se trame derrière son dos, ne se soucie que de la parution prochaine de sa « Nausée », tandis que le fantasque sculpteur tourbillonnant à ses trousses se rapproche inexorablement.
On retrouve la malicieuse plume de l’auteur des « Jonquilles de Green Park », son goût pour les jeux de mots (assaisonné par ci par là de références bien contemporaines) dans cette comédie loufoque et inspirée sur la vie, ou plutôt les vies, de Montparnasse.

Pourquoi se laisse-t-on toujours démolir par un commentaire négatif, fût-il sous une pluie de compliments, le parapluie noir dans la chorégraphie d’ombrelles blanches ?

Le sourire, c’est une bonne défense. C’est la ligne Maginot de l’âme.

37, ETOILES FILANTES, Jérôme ATTAL, Editions Robert Laffont

Avec Elle / Sans Elle

Coline et Jessica sont des jumelles de 6 ans. Leur existence va basculer un soir de feu d’artifice à cause d’une punition, d’un lacet défait, d’un bracelet lumineux… Sur ce même point de départ, Amélie Antoine et Solène Bakowski se sont lancées dans le projet très original d’écrire chacune sa version de l’histoire, à la façon de romans jumeaux. Rien que l’idée est vraiment emballante ! On peut lire les histoires indépendamment ou à la suite l’une de l’autre, selon qu’on choisira la version « Avec Elle » (Solène) ou « Sans Elle » (Amélie), mais il est certain qu’après avoir terminé l’une des histoires on a très vite envie d’enchaîner avec sa « jumelle ».

Dans « Avec Elle », les deux soeurs grandissent ensemble, ou plutôt l’une contre l’autre ; de caractère très différent, elles développent une relation toxique, tandis que leurs parents Patricia et Thierry restent aveugles à leurs tourments, entièrement tournés vers leurs propres soucis. Alors que Coline éprouve un ressentiment grandissant envers sa soeur qu’elle ne cessera pourtant jamais de protéger, Jessica terrifiée par la peur de l’abandon cherche à garder la lumière sur elle et l’ascendant sur sa soeur, jusqu’au point de non-retour. Dans « Sans Elle », la famille est dévastée par la disparition de l’une des fillettes. Il va leur falloir apprendre à vivre avec le manque et le chagrin, et alors que chacun des parents réagit complètement différemment au drame, la soeur qui reste doit s’efforcer d’avancer dans la vie avec la sensation d’être incomplète.

Ce sont deux histoires bien plus noires qu’il n’y parait, avec des portraits très forts et psychologiquement très fouillés. On y croise les mêmes circonstances et pas mal de personnages en commun, des points de bascule assez similaires, ainsi que l’occasion d’une réflexion très intéressante sur le destin. Une expérience littéraire vraiment audacieuse !

AVEC ELLE, Solène Bakowski / SANS ELLE, Amélie Antoine, Michel Lafon

« La Méthode Bullet Journal », rencontre avec Ryder Carroll

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Il y a deux ans à peu près une méthode d’organisation a commencé à faire fureur en France : le Bullet Journal, Bujo pour les intimes, initié par l’américain Ryder Carroll. 

L’idée est, à l’aide d’un simple carnet et d’un crayon, de réunir en un seul et même endroit notes, emplois du temps, tâches à accomplir, pensées, objectifs… si tu es adepte des listes et des post-it baladeurs (comme moi), tu devines immédiatement l’intérêt. En naviguant sur le net, en regardant des vidéos ou des tableaux Pinterest, je me suis penchée sur le système, mais à ma façon : oserai-je l’avouer, si je me suis équipée d’un de ces fameux cahiers Leuchtturm1917 et y ai reporté mes rendez-vous, listes de choses à faire et autres emplois du temps, j’y ai surtout trouvé le prétexte à laisser libre cours à mes gribouillis et autres petites fleurs. Sur la toile, tu trouves des pages d’agenda magnifiquement décorées, et je trouvais ça stimulant. Bref, je me suis un peu éloignée de l’idée initiale.

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Du coup, lorsque Psychologies Magazine a proposé une rencontre avec le créateur en personne, à l’occasion de la parution chez Mazarine de « La Méthode Bullet Journal« , quelle chance ! L’occasion de rencontrer une personne passionnante et élégante qui a bien voulu nous donner de précieuses pistes pour démarrer un bujo, ce qui m’a permis de revenir aux fondamentaux de la méthodologie : sans rentrer dans le détail, l’idée est d’organiser ses idées grâce à un codex détaillé (collections, puces…) et la pratique de l’écriture rapide. Le but est de se désencombrer l’esprit en mettant de côté les distractions et en se recentrant sur l’essentiel. En notant, on prend le temps (davantage qu’en tapant sur un clavier), on prend du recul, et ce faisant on identifie ce qui est vraiment essentiel.

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Je me suis dit « oups ! » lorsque Ryder Carroll a suggéré que l’usage de couleurs dans un bullet n’était que distraction, mais il a aussi dit que le bullet était comme une maison vide que l’on pouvait remplir et décorer comme on veut, et c’est bien cela en fait : le bujo est un outil éminemment personnel qui ressemble fortement à son propriétaire. Envie d’essayer 🙂 ?

LA METHODE BULLET JOURNALRyder Carroll, Editions Mazarine

Helena, bienvenue au Kansas

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De n’importe quel cauchemar on se réveillait un jour.

Nous sommes dans le Kansas, en pleine campagne. Hayley fonce au volant de sa décapotable rouge en direction de son tournoi de golf ; et là, c’est la panne. Elle est secourue par Norma, une maman au foyer très sympathique qui vit dans sa grande maison au beau milieu des champs de maïs avec ses trois enfants : Cindy, 7 ans, qu’elle destine à devenir la prochaine star des concours de miss ; Graham, l’aîné, qui rêve d’une vie à New York ; Tommy, enfin, 17 ans, qui a des passe-temps particulièrement… sanguinolents.
Voilà pour le décor, le piège est sur le point de se refermer, le lecteur compris, pour 700 pages sous tension constante. Dans cette fresque sur la vengeance à éviter aux âmes sensibles, Jérémy Fel joue avec les peurs des enfants et les terreurs des parents. Ici personne n’est à l’abri, personne n’est protégé. Ici, dans une atmosphère digne du Magicien d’Oz versant sombre, les monstres sont tapis dans les champs de maïs autour de la maison où les épouvantails prennent vie et les animaux domestiques disparaissent mystérieusement. Comme dans ces cauchemars où l’ogre est tapi dans l’obscurité à proximité immédiate de la maison, le roman fourmille de portes ouvertes là où l’on croyait les avoir bien fermées, de frôlements et d’ombres de personnages qui souffleraient des actes terrifiants. Mais contrairement aux apparences (et à la couverture qui fait songer à du young adult), c’est aussi un roman sur l’amour maternel : jusqu’où peut-on aller pour protéger ses enfants ? Quant à l’Helena du titre, il faudra patienter jusqu’au bout du roman pour savoir qui elle est…

Parfois, je me dis que cette violence-là est tapie en nous et qu’il ne faut pas grand chose pour qu’elle surgisse pour tout briser.


HELENA, Jérémy FEL,  Editions Rivages

Des Histoires de Famille

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Finn a onze ans et vit sur une île isolée du Canada avec sa grande soeur Cora et ses parents Martha et Aidan. Il n’y a plus de poissons à pêcher, les maisons se sont progressivement vidées et le soir les lumières de tous les bateaux de pêche ont disparu. Même Martha et Aidan sont contraints de quitter l’île en alternance pour aller travailler ailleurs, tandis que leurs enfants sont quasiment livrés à eux-mêmes à galoper sur les rochers ou à prendre la barque pour aller visiter la dernière voisine, chuchoteuse d’histoires et prof d’accordéon. Cora peint l’intérieur des maisons vides de leurs propriétaires aux couleurs de différents pays, tandis que Finn cherche un moyen de faire revenir les poissons.
On croisera ici des sirènes et des filets porteurs de messages, des caribous et des ours, au gré d’un texte qui coule comme un long chant de marin, comme le flux de la marée ou le vent qui souffle des paroles. C’est très beau, très poétique sans nul doute et l’on ne peut qu’être touché par les tentatives des enfants pour sauver leur monde menacé d’expulsion – et leur famille menacée d’implosion – racontés de cette manière-là et sous cette forme-là. Mais cette belle musique garde un peu le lecteur à distance, à la manière d’un beau paysage glacial.

Les Chants du Large, Emma Hooper, Les Escales ★

 

Jean, Denis, Moïse. Le fils (et narrateur, double de l’auteur qui nous offre ici son roman le plus personnel), le père et le grand-père, trois générations de non-dits et de silence. Et puis un jour, des lettres du grand-père disparu font leur apparition, toutes adressées à une mystérieuse Anne-Lise, « la petite souris ». L’occasion pour le père et le fils de renouer le dialogue en tâchant de percer les mystères de leur aîné. Qui est cette Anne-Lise Schmidt à qui Moïse adressait une lettre tous les 3 avril ? Que cache cette photo de famille en apparence tendre et banale ? Que sait-on vraiment des gens que l’on aime ?
C’est l’histoire de Moïse qui nous est racontée, remontant jusqu’à son enfance et traversant la guerre, ses amitiés, ses amours, ses renoncements aussi. Tout ce qui fait une vie en somme, tout ce dont on hérite de nos parents et de nos grands-parents, la somme de leur tristesse, les erreurs de jeunesse comme les erreurs de vieillesse. Ici transparait toute l’humanité de Baptiste Beaulieu ainsi que certains de ses combats qui mériteraient peut-être une histoire à part, pour qui la seule façon de sauver le monde c’est l’amour, sous toutes ses formes, celui que l’on voue à un homme ou à une femme, à un enfant ou à un animal peu importe, l’amour sauvera le monde c’est certain, pour peu que l’on ne renonce jamais.
Pour autant son enquête familiale n’est pas achevée, tous les points ne sont pas reliés, et ce qui serait vraiment beau ce serait que les lecteurs l’aident à boucler la boucle de ces secrets de famille.

Toutes les Histoires d’Amour du Monde, Baptiste Beaulieu, Editions Mazarine ★