Lectures Printanières ❀

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… Ou alors juste quelques-uns 🙂
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Michka est une vieille dame qui ne peut désormais plus habiter seule. Partie vivre dans une résidence pour personnes âgées, il n’y a plus guère que sa jeune voisine Marie pour se soucier encore d’elle, et Jérôme, l’orthophoniste avec lequel elle commence à tisser un lien particulier. Mais ce qui chagrine le plus Michka, alors qu’elle perd progressivement et inéluctablement son autonomie, c’est de partir avant d’avoir pu dire Merci. Merci avant qu’il ne soit trop tard, avant que les mots ne se perdent. Après « Les Loyautés », Delphine de Vigan continue son exploration des relations humaines en se penchant sur les gratitudes : quelle est la dernière fois que vous avez dit merci à quelqu’un, un vrai merci sincère du fond du coeur ?
Tant qu’il reste à Michka les mots pour le dire, elle veut pouvoir témoigner de sa reconnaissance, pour la présence, pour l’écoute, pour la protection, merci pour les petites choses, pour les grandes choses. Quel attachant personnage de vieille dame, quelle tragédie lorsque la route se termine. C’est un roman très (trop) bref qui me marquera davantage que le précédent par sa douceur, et qui est susceptible de toucher chacun en fonction de son vécu – pour avoir un parent touché par l’aphasie, j’ai vraiment apprécié l’importance accordée à ces mots perdus, qui même une fois déformés peuvent rester poésie.


LES GRATITUDES, Delphine de Vigan, JC.Lattès

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La vie d’Annabelle semble parfaite : un mari aimant, deux adorables fillettes, une vie confortable sous l’oeil vigilant de la fidèle gouvernante, et que dire de cette journée de baptême idyllique. Le soir venu, elle prend la route en direction de la maison de son père à Lyons-la-Forêt, mais elle n’arrivera jamais à destination…
D’un côté on assistera à la folle angoisse qui s’empare de toute la famille d’Annabelle, à commencer par son mari mais aussi l’entourage qui se serre les coudes autour du drame et de cette obsédante question : qu’est-il arrivé à Annabelle ? Pourquoi elle ? Qui peut bien lui vouloir du mal ? Certains membres de la famille sentent que la menace est proche, vraiment toute proche d’eux : Zélie, qui du haut de ses 4 ans s’efforce de donner l’apparence d’une petite fille sage et heureuse, et Françoise, la fidèle Françoise persuadée qu’Annabelle va leur revenir.
D’un autre côté, on saura ce qui est arrivé à la jeune femme. A l’autre bout de la France, au coeur d’une forêt et entre des mains protectrices, il sera question de mémoire, de souvenirs, de résilience, de retour à la vie, d’amour et de reconnaissance.
En de courts chapitres Sophie Renouard sait installer une histoire captivante et des personnages attachants s’accrochant à un monde qui soit s’est écroulé, soit a purement et simplement disparu ; au-delà d’un suspense policier joliment mené et amorcé par un premier chapitre choc, on ne fait plus qu’aspirer à l’émotion attendue d’une fin rédemptrice.


ON N’EFFACE PAS LES SOUVENIRS, Sophie Renouard, Albin Michel

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Un salon de massage de luxe à Paris, à proximité de l’Etoile, dans un bel immeuble haussmannien. Waan y est très demandée et est la favorite du maître des lieux, M.Victor, ancien associé de son père devenu son protecteur. Il lui semble devoir lui être reconnaissante depuis qu’il l’a enlevée de sordides arrière-cours thaïlandaises pour un salon de grand standing. Mais est-ce vraiment un bienfaiteur ou un geolier ? Waan l’orpheline n’a-t-elle fait que passer d’une cage à une autre, plus présentable ? Sa rencontre avec Mathieu, un jeune reporter très curieux va bouleverser l’ordre des choses. Ce qui interpelle dans ce roman très bien construit c’est le parallèle fait entre le passé misérable de Waan et sa vie parisienne : en Thaïlande, l’orpheline est recueillie par un oncle abusif, contrainte d’apprendre toutes les techniques du massage érotique, l’ambiance est sordide et sombre. En France, elle rencontre ministre ou journaliste dans une atmosphère feutrée et sensuelle, pour autant la violence est la même : privée de son fils et de ses choix, Waan est sous emprise. L’abus peut prendre plusieurs formes, même sous les dorures. Et puis il y a Apsara, Katia et Leila, autant de beaux personnages de femmes fortes, blessées et résilientes. Un roman original et parfois violent sur le désir des hommes et la liberté des femmes.


L’AMOUR PROPRE, Olivier Auroy, Editions Intervalles

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Pour finir un seul mot sur ce roman : lisez-le ! Vous ne verrez plus les cimetières de la même façon, et vous n’oublierez pas Violette de si tôt.


CHANGER L’EAU DES FLEURS, Valérie Perrin, Albin Michel



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« Une Femme en Contre-Jour », Vivian Maier révélée

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Un artiste poursuit ce qui le hante, l’obsède, le traverse, le déchire. Rien d’autre.

Connaissez-vous l’histoire étonnante de Vivian Maier ? A la recherche de photos pour illustrer un projet, un jeune agent immobilier de Chicago fait l’acquisition lors d’une vente aux enchères de cartons remplis de photos ou de pellicules. Curieux de découvrir ce qui se cache derrère les photos, il en poste une sélection sur le net… et c’est le début d’un phénomène. Après enquête, la photographe se révèle être une gouvernante récemment décédée, dont personne ne savait rien de l’existence.

Davantage que sur la reconstitution de sa vie (déjà détaillée dans un documentaire sorti en salles, « Finding Vivan Maier »), Gaëlle Josse s’interroge sur la personnalité complexe de cete femme qui arpenta la vie et le quotidien armée de son Kodak puis de son Rolleiflex (« elle photographiait comme elle respirait »), prit des milliers de photos qu’elle ne partagea avec personne… et qu’elle ne vit parfois même pas elle-même.

Et pourtant, ses photos étaient d’une maitrise technique remarquable, lui faisant dépasser de très loin le statut de photographe amateur. Quant à ses sujets de prédilection, sans doute parlaient-ils d’eux même : des gens modestes, démunis, rejetés, croisés au hasard des rues et des pays où elle a vécu, comme en quête d’humanité ; et puis ses autoportraits, ces petits bouts d’elle sur des clichés révélant à peine une femme d’allure un peu revêche, difficilement cernable même par les témoignages des enfants devenus adultes dont elle s’est occupée et qui se contredisent parfois : secrète, bizarre, maltraitante, drôle, paranoiaque.

Pour tenter d’expliquer cette étrangeté, cette ambiguïté, l’auteure remonte aux origines, aux parents défaillants, au frère qui a mal tourné, à l’enfance ballottée jusqu’en France, à l’étrange héritage… on sent l’attendrissement même pour les errances d’une mère paumée. Dans un tel contexte, il est surprenant voire miraculeux qu’ait pu venir à Vivian une telle passion pour la photo. Tout comme l’auteure, on aimerait comprendre cette femme, ses motivations, ses désirs et ses envies (aurait-elle apprécié le tapage qui suivit la découverte de son oeuvre ?), mais elle restera sans doute un mystère insaisissable, et c’est ce qui nous la rend tellement fascinante et émouvante.

UNE FEMME EN CONTRE-JOUR, Gaëlle Josse, Editions Noir sur Blanc

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Elle avait de l’humour, forcément 🙂 …
Source Photos : Vivian.Maier.com

Une Nouvelle Aventure (2)

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Tu le vois le temps qui file, là ? Dans moins d’un mois mon roman sera en librairie ! La couverture circule déjà sur les sites de vente mais je ne résiste pas à t’en livrer un petit bout tellement je la trouve canon (et j’espère que tu seras du même avis).

Ce greffier-là, ce n’est peut-être pas la première chose que tu remarqueras en regardant la couverture dans son ensemble, il se cache dans un coin, à l’affût. Pourtant il est très important ce chat dans l’histoire, il est même doté de certaines particularités et d’un nom… que les moins de trente ans ne reconnaîtront peut-être pas immédiatement 🙂 . Cette bestiole est un témoin clé pour mon histoire, et s’inspire peut-être bien d’un chat existant…

A SUIVRE…

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Coup de ♥ : Les Mains de Louis Braille

« Même si on sait tous que la vie n’est pas dans les livres, il y a dans les livres quelque chose qu’on ne trouve pas ailleurs dans la vie. Et des gens qu’on ne pourrait connaître autrement. »

C’est exactement le cas dans « Les Mains de Louis Braille », où Hélène Jousse nous raconte la vie d’un jeune garçon dont on connait tous l’invention mais pas forcément l’existence. Il en est de même pour Constance, ce personnage de dramaturge, récemment veuve, qui se voit confier par son ami Thomas l’écriture d’un scénario sur l’existence de Louis Braille. Avec l’aide d’Aurélien, un jeune historien, elle se plonge dans la vie d’un enfant au destin extraordinaire qui repose désormais au Panthéon.
Et on comprend sans mal sa fascination : de l’incident qui coûta la vue à Louis à l’âge de trois ans alors qu’il jouait dans l’atelier de son père, de sa scolarisation à l’Institut Royal des Jeunes Aveugles à Paris jusqu’à son exceptionnelle invention (ou plutôt son amélioration d’un procédé existant pour l’armée), on ne sait finalement pas grand chose de ce garçon si discret.
Le jeune Louis ici décrit est en tout point attachant : curieux, optimiste, déterminé et surdoué, il a grandi au sein d’une famille aimante et se laisse guider par son impérieux désir d’apprendre à lire. Déçu par l’apprentissage délivré par un Institut à la discipline stricte dont les professeurs n’ont pas forcément la compréhension du monde des aveugles, il créera ses propres outils avec la révolution que l’on sait, avant de mourir précocément de la tuberculose.
En entremêlant les personnages et créant des passerelles entre les époques, l’auteure nous propose un très bel hommage qui permet d’apprendre énormément de choses et de combler bien des lacunes.

Pourquoi faut-il que les choses nous touchent de près pour qu’on soit curieux ? Ne s’approche-t-on que de ce qui s’approche ?

LES MAINS DE LOUIS BRAILLE, Hélène Jousse, JCLattès

Le Nouveau, Othello selon Tracy Chevalier

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Washington, années 70. Osei arrive dans une nouvelle école : rien d’extraordinaire en soi, d’autant que l’une des fillettes les plus populaires, Dee, s’intéresse immédiatement à lui. Mais autour d’eux, la jalousie monte et les complots se fomentent…

Une cour de récréation c’est déjà un monde en soi, avec ses règles et sa hiérarchie, ajoutons-y un brin de Shakespeare et c’est la tragédie assurée. Ce nouvel ouvrage de Tracy Chevalier est très différent de ses précédents romans historiques (« La Jeune Fille à la Perle » bien sûr, mais aussi « Prodigieuses Créatures ou « La Dernière Fugitive »), répondant à la demande d’une maison d’édition proposant à des auteurs de réinventer des pièces de Shakespeare à l’occasion de l’anniversaire de sa mort. L’auteure a donc choisi Othello, en reprenant l’action et les personnages pour les transposer dans une école. A la manière d’une pièce de théâtre l’action est concentrée sur une journée, chaque acte correspondant à une récréation et au point de vue de l’un des personnages sur le racisme qui va s’abattre sur le nouveau, seul enfant noir dans une école blanche (à noter que la toute première remarque vient d’un adulte et pas d’un enfant). Sa différence et l’attrait qu’il exerce viennent bouleverser l’ordre établi et provoquer la rancoeur du tyran de la cour dont la suprématie est à présent menacée, et où une trousse à grosses fraises viendra remplacer un mouchoir.

Elle parvenait à équilibrer sa curiosité au sujet des choses qui le rendaient différent, avec une acceptation très flatteuse du garçon qu’il était, qui lui donnait envie de la prendre dans ses bras pour ressentir la chaleur de son corps et oublier le reste de l’école, le reste du monde.

Il faut garder le postulat de départ en tête, sinon on sera troublé par les mots de ces écoliers (Dee, Osei, Ian, Mimi, Bianca, Casper…) dont on se questionne sans cesse sur l’âge (11 ? 12 ans ?) et sur leur étrange maturité intellectuelle et sensuelle. Bien évidemment les enfants sont cruels entre eux, mais ici les sujets de discorde sont bien loin des chamailleries habituelles mais davantage irrigués par une violence latente. Ceci étant et même s’il ressemble surtout à un bel exercice de style et d’écriture, ce roman se lit d’une traite grâce à la plume si évocatrice de Tracy Chevalier.

LE NOUVEAU, Tracy Chevalier, Editions Phebus

Coup de ♥ : « S’Inventer une Ile »

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Les fantômes n’étaient pas plus faciles à vivre que les vivants, et Tom me renvoyait à ce que je pensais être, un père insuffisant.

Dani travaille sur un chantier en Chine lorsqu’il apprend la noyade accidentelle de son petit garçon de sept ans, Tom. Il rentre en France précipitamment pour rejoindre sa femme Nora et s’occuper avec elle des formalités, des funérailles, mais il semble garder ses distances : ni pleurs ni colère, comme un chagrin qui semble ne pas vouloir éclater. Tandis que Nora veut tout changer, tout effacer, lui, rongé par la culpabilité de ses absences et de son travail au bout du monde, n’arrive pas à dire adieu à son petit garçon. Jusqu’à ce que son fils lui apparaisse…

L’indicible arrive à un père et à une mère et chacun réagit de façon opposée sans plus jamais arriver à se rejoindre. Dani, réfugié dans le déni, se rend à Belle-Ile en compagnie du fantôme de Tom, comme si c’était normal. Mais qu’est-ce qui est normal à présent dans cette existence qu’il s’est construite et qui vient d’imploser, comme s’il était revenu au point de départ de sa vie, ou en tout cas de son existence de père ? Coupé du monde, comme si s’éloigner permettait d’échapper à la cruelle réalité, Dani va faire connaissance avec le petit garçon et aprendre à être le père qu’il lui faut, celui qui sait faire des crêpes, réparer un vélo ou choisir un shampoing qui ne pique pas les yeux. L’essentiel, en somme, comme si la vie lui offrait une chance de rattraper le temps perdu à ne pas voir grandir son petit garçon.
Cette partie du roman qui raconte la rencontre entre un père et son fils, prenant enfin le temps de partager, de s’apprivoiser et de passer du temps ensemble, est affolante de tendresse. J’avais déjà beaucoup apprécié la vision de l’enfance d’Alain Gillot dans « La Surface de réparation« , j’ai été vraiment très émue par la délicatesse de « S’inventer une île ».

Les vivants étaient comme ça, il fallait toujours qu’ils s’angoissent pour de mauvaises raisons.

S’INVENTER UNE ILE, Alain Gillot, Flammarion

Lectures de Février

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Jusqu’au pas de la porte, elle me disait : « Ne t’inquiète pas. Tout va bien se passer. » Je partais en direction de l’école, sans trop savoir si tout allait vraiment bien se passer, et en me demandant surtout pourquoi il fallait toujours, dans la vie, s’éloigner des douceurs familières pour prendre le risque du monde extérieur.

Deux amis traversent ensemble toutes les étapes de la vie, de l’enfance à l’âge adulte, en passant tous ces rites de passage qui jalonnent une existence et forgent une personnalité.
Que deviennent les petits garçons, une fois qu’ils sont pris au piège du monde, du travail, des amours, de l’ambition ? Il est touchant de constater que malgré leurs caractères si différents et l’écart grandissant de leurs trajectoires l’amitié des deux personnages de l’histoire demeure : tandis que Grégoire est brillantissime et a une voie toute tracée, promis à un destin national, le narrateur tatonne, tente une direction puis une autre, se laisse conduire sans vocation particulière puis finit par se confronter au métier de journaliste et à ses nombreuses déconvenues.
C’est un roman d’une grande douceur à haute teneur mélancolique (à l’image de sa couverture) : comment devient-on adulte, comment notre part d’enfance résiste-elle aux évènements et aux épreuves de la vie ? Le narrateur est touchant dans sa maladresse et sa difficulté à s’adapter au monde réel, et sans doute se reconnaîtra-t-on dans l’une ou l’autre de ces destinées : se confronter au monde dans toute sa violence ou rester encore un petit peu dans sa bulle d’enfance ?

LES PETITS GARCONS, Théodore Bourdeau, Arpège

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Très jeune, Martha Gellhorn ne craint pas de partir au-devant de la guerre, désireuse de devenir reporter à une époque où les femmes étaient rares sur le front. C’est sur le terrain de la guerre d’Espagne que sa route croise celle d’Ernest Hemingway, précédé par une solide réputation et marié déjà deux fois. Peu encline à abandonner sa liberté, leur relation fut d’abord de pure amitié, mais affrontant ensemble des situations mettant en péril leur vie, elle évolue rapidement vers la passion.
Une liaison vécue pleinement dans un premier temps dans le vert paradis que Martha leur a installé à Cuba, mais les choses se détériorent lorsque les carrières des deux écrivains entrent en compétition : Ernest produit des chefs d’oeuvre, tandis que lorsque Martha publie on la ramène sans cesse à son statut de « compagne de » ; sans compter que la deuxième Madame Hemingway ne compte pas accepter le divorce facilement. Pour Gellhorn une seule issue : elle finira par partir pour reconquérir sa liberté et son indépendance, pour accomplir son ambition d’aventurière et sa vocation de reporter de guerre pour, au final, se faire son propre nom.
Paula McLain s’attaque à un nouveau portrait de femme libre et passionnée, racontant sa relation avec l’écrivain mythique du point de vue de Martha, imaginant leurs conversations, leur intimité, leurs conflits avec une grande aisance, abordant également la difficulté d’écrire avec objectivité sur la guerre. Une histoire d’amour et d’aventure qui se dévore et donne envie de se replonger dans les ouvrages de Martha. 

Le pire – je le savais déjà – serait d’avoir trop peur pour essayer.

LA TROISIEME HEMINGWAY, Paula MCLain, Presses de la Cité Babelio