Lire, l’hiver

Une mère et sa fille vivent à l’écart du monde dans une cabane en forêt, à l’écart de la maison familiale. Elles ont chacune connu un chagrin incommensurable et sont là pour guérir, à l’aide du temps qui passe et de l’hiver qui endort.
Le blanc et le silence, l’isolement, le travail physique et la solitude vont leur permettre de panser leurs plaies, jour après jour. C’est donc une histoire au rythme tout particulier où, tandis que la nature est au repos, la souffrance est dormante. Les deux personnages luttent pour leur survie mais avec une sorte de résignation silencieuse et de détachement du monde, jusqu’à ce qu’un événement brise la monotonie et le cours de cet interminable hiver. L’ordre des choses, le calme et la paix qu’elles recherchaient et qui aurait pu durer encore longtemps, en est alors perturbé et va les inciter à sortir de cette léthargie.
Paradoxalement, la rage déclenchée va provoquer un réveil à la vie et une renaissance.
La nature ici au tout premier plan a un rôle révélateur, pas forcément secourable, parfois menaçante, forçant à suivre son rythme jusqu’au retour du printemps, inexorablement. Un très singulier premier roman.

PRÉFÉRER L’HIVER, Aurélie Jeannin, Harper Collins

6 décembre 2013, le jour se lève sur Johannesburg. Gin, une artiste New yorkaise, est revenue dans sa ville natale pour organiser un dîner d’anniversaire à l’occasion des 80 ans de sa mère Neve, avec l’aide de Mercy, leur employée. Peter, un ancien amoureux qu’elle a éconduit, espère encore. September, blessé depuis une grève de mineurs, mendie et manifeste dans la rue tandis que sa sœur Duduzile s’efforce de veiller sur lui. Mais aujourd’hui, toute l’attention de la ville est concentrée sur les nouvelles de la santé de Nelson Mandela…
Je ne connais pas suffisamment Mrs Dalloway de Virginia Woolf auquel Fiona Melrose rend ici un hommage formel, je le regrette d’ailleurs car j’aurai aimé faire le parallèle. Ce qui ne m’a pas empêché d’apprécier le rythme et la structure du roman : la journée s’écoule, les points de vue des personnages (qu’ils soient blancs ou noirs, riches ou pauvres) s’enchaînent et se croisent, l’atmosphère devient chargée, la tension monte au sein de la ville. Et tandis que le deuil d’une nation s’installe et que la chaleur devient écrasante, Gin subit de plus en plus la pression de l’organisation d’une fête qu’elle souhaite parfaite alors qu’elle sait dans le fond que sa mère ne sera jamais satisfaite. Dès lors, quelque chose couve, une dispute sans doute, ou quelque chose de bien plus grave… Après le très beau Midwinter, ce roman confirme le talent de l’auteure pour nous plonger dans une atmosphère bien particulière.

JOHANNESBURG, Fiona Melrose, Editions de la Table Ronde

« Suzanne » est un court récit qui tord le ventre. Frédéric Pommier nous y raconte la vie de sa grand-mère, une existence riche et bien remplie, elle qui a connu la guerre, a traversé des drames (veuve à 40 ans, la perte d’un enfant) et connu tous les bonheurs. Mais aujourd’hui Suzanne est une vieille dame de 95 ans, dépendante et placée en Ephad où elle se sent abandonnée, humiliée, maltraitée.
Tout en pointant le manque de moyens et parfois d’humanité (même les meilleurs volontés semblent baisser les bras) régnant dans certaines maisons de retraite, l’auteur rappelle que derrière ces silhouettes fragiles et  quasiment évanescentes il y eut des enfants, des adolescents puis des adultes qui ont aimé, vécu, souffert, construit, compté, « souri quand même ». Tendre hommage contre dure réalité, un livre marquant.

SUZANNE, Frédéric Pommier, Editions Pocket