Lire, l’automne

La mère de Lullah Ellender lui a transmis ce petit carnet de listes à la reliure marbrée tenu par sa propre mère comme on transmet un flambeau, pour tisser le lien entre trois générations de femmes. L’auteure n’a pas connu sa grand-mère Elisabeth, et vient d’apprendre que sa propre mère est très malade. Elle se plonge dans ce carnet et dans les journaux intimes qui l’accompagnent, dressant non seulement le portrait de son aïeule mais aussi le tableau de sa propre famille.
« Les listes d’Elisabeth sont son système à elle pour classer ses problèmes, mais aussi ses joies, ses triomphes et son ennui. » A travers ces petites lignes tracées d’une toute petite écriture minutieuse et élégante et qui semblent porter sur des choses aussi futiles qu’un menu ou les tâches à accomplir en vue d’une garden-party, Lullah Ellender lit les tentatives d’une femme de diplomate britannique pour garder le contrôle de son existence, et ce qui semble froid et mathématique cache en réalité un immense désarroi lorsqu’il s’agit par exemple de faire l’inventaire des dernière affaires du frère suicidé, ou lorsqu’il faut faire, encore et encore, la liste de ce qui est nécessaire pour déménager, de Madrid à Oxford, de Rio à Beyrouth. Mais lorsque les bébés s’annoncent, les listes se font tendres et inquiètes.
Si la démarche de l’auteure est somme toute très personnelle en tâchant de reconstituer la vie d’une personne proche disparue si vite et trop jeune, elle traite de préoccupations bien plus universelles comme les relations mères-filles et ce qu’elles se transmettent de merveilleux ou de tragique, mais aussi sur ce qui reste d’une vie. En remontant les traces familiales, l’auteure se prépare à la disparition de sa mère et à la façon dont ces deux femmes continueront à vivre à travers elle, ne serait-ce que par le truchement de ces fameuses listes. Un projet plus qu’émouvant. 

LES LISTES D’ELISABETH, Lullah Ellender, Les Escales

La poésie de ce très court texte ! Inspiré du Petit Prince de Saint-Exupéry, il raconte comment un serpent à la tragique vocation se prend d’affection pour une fillette. Lanmò, le serpent aux yeux rouges, a plutôt l’habitude de semer la terreur, mais avec Marie il se comporte comme un animal familier et protecteur cherchant à comprendre, pour la première fois, l’être humain, et aussi à se laisser porter par ses sentiments.
Tandis que le monde de Marie s’étiole, avec les bombes qui obscurcissent le ciel où autrefois volaient des cerfs-volants, Lanmò va vouloir la protéger… C’est un joli conte triste, une parabole sur un monde en guerre ou sur la fin de l’enfance et de l’innocence, écrit avec une plume baignée de mélancolie. Un coup de cœur !

L’HISTOIRE D’UN CŒUR QUI APPRIT A BATTRE, A.L.Kennedy, Pocket

Alice est l’une de ces nombreuses jeune filles qui vivotent à Los Angeles en rêvant d’un avenir radieux d’actrice. En attendant, elle paye son loyer en vendant des vêtements, mais à court d’argent va être amenée à faire des choses bien plus étranges… L’envers du rêve californien, Emma Cline l’a déjà évoqué dans son extraordinaire « The Girls » où de jeunes femmes tombaient sous la coupe d’un gourou à la Charles Manson. Les filles prennent ici le risque de devenir également des proies, portées seulement par leurs rêves, abandonnées et seules au cœur d’une ville dangereusement attirante. « Los Angeles » est une nouvelle (parue dans la nouvelle collection Lanonpareille aux Editions de la Table Ronde) d’une quarantaine de pages absolument saisissantes : arrivé à la fin, on tourne les pages désespérément à la recherche de la suite, cette suite qu’on craint, cette suite qu’on préfère ne pas deviner, cette suite qu’on veut lire à tout prix ! Une confirmation de l’écriture fine, suggestive, glaçante d’Emma Cline.

LOS ANGELES, Emma Cline, Editions de la Table Ronde