La Pause

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Il est à peu près 10h45, je fais un crochet par la boulangerie avant de rentrer chez moi. Pain pour midi, croissant pour ici. Comme souvent à cette heure-ci il y a foule, je me faufile dans un recoin de la boutique pour pas rester dehors et éviter d’actionner la porte automatique.
Le boulanger est au téléphone en train d’essayer de placer deux mots – « Non mais madame je peux pas vous garantir que… non c’est pas ça… non madame, évidemment que le pain est frais mais… non je peux pas vous garantir que le pain sera encore chaud quand vous viendrez l’acheter Madame… ». Devant moi un vieux monsieur commence à grogner. « Bon écoutez Madame je peux pas discuter longtemps, j’ai du monde, au revoir madame… oui c’est ça à tout à l’heure Madame. » Calme mais sec. Il sert les dix baguettes d’une petite dame puis « Et pour vous ? »
« Heuuu oui alors on est tous les 4 heuuu… »
Je me penche un peu pour regarder les quatre en question : de grands gaillards aussi hauts que larges qui remplissent quasiment toute la boulangerie. Jeunes, plutôt pas mal (ben quoi ?? j’admire la nature…). Le même blouson gris. Réflexe pavlovien de banlieusarde : la team « contrôleurs de bus ».

« Alors on va vous prendre des viennoiseries : deux pains au chocolat, un pain au lait, un croissant… et puis un-café-s’il-vous-plait. »
Une toute petite voix : « Et un palmier aussi. »
Un autre : « Ah non attendez, trois pains plutôt. »
– Trois pains comment ?
– Ben au chocolat.
Le boulanger considère ses sachets déjà remplis, fait demi tour et recommence.
– Et-un-café-s’il-vous-plait.
– Avec du sucre ?
Le premier se retourne vers le 2e qui se retourne vers le 3e qui demande au 4e : « Il faut du sucre ou pas ? ». Moue « qu’est-ce que j’en sais ? »
Nouveau conciliabule. « Une Oasis tropical aussi. – Y a plus. Que du normal. » Le 1er se retourne vers le deuxième qui se retourne vers le 3ème « Du normal ça te va ? ». Consternation du 3ème. Rupture de Tropical. VDM.

Derrière moi la file s’est allongée et va bien au delà dans la rue. Que des petits vieux (et la fille qui sort de chez son psy) pressés qui râlent et tapent dans leurs mains pour se réchauffer. Je m’amuse franchement et j’attends la suite.
« -Ah oui mais attendez on paye pas en même temps !
– Ah. » Flegmatique, le boulanger considère une seconde son ticket de caisse amoureusement imprimé, puis commence à annuler mais la caisse refuse de se soumettre tout de suite, faut lui causer gentiment.
Je regarde l’un des gars, les cheveux taillés à la footballeur, une toute petite boucle d’oreille dorée, le plus costaud des quatre, se mettre à photographier les petits choux recouverts de grains de sucre alignés derrière la vitrine. J’ai le sourire jusqu’aux oreilles. Je suis bien la seule.

La boulangère déboule de l’arrière boutique, lève un sourcil en regardant les quatre garçons dans le vent (« C’est à qui ? Aah ces messieurs sont tous ensemble ? ») et c’est la débandade, les quatre Mr Muscles doivent se coller au mur pour permettre aux suivants d’avancer, commander, payer. Enfin les tickets sont sortis, les viennoiseries réglées, le café sucré, la photo des petits choux instagrammée, le 1er se tourne vers le 2e qui se tourne vers le 3e qui se tourne vers le 4e qui se faufile à travers deux rangs de petits vieux (+ moi) vers la sortie « MERCIAUREVOIR ».

Je sors de la boulangerie avec ma baguette et mon croissant-récompense, mes quatre lascars sont de l’autre côté du trottoir. Ils croisent un petit groupe de lycéennes gloussant sous leur bonnet XXL, et l’armoire amatrice de petits choux sucrés les chambre en se retournant sur elles : « Bonjouuuur, y a pas école aujourd’hui ? Bon bah bonne journée hein ! »
Numéro 3 ouvre sa cannette de boisson en essayant de pas en mettre sur son blouson gris, tandis que number 1 râle : « Eh, vous m’en mettez pas partout comme la dernière fois, hein ! »

Je les suis du regard. Ils se dirigent vers le fourgon noir garé devant l’église, de laquelle parviennent les notes d’une messe. Dans le véhicule, un cinquième attend son petit déjeuner au volant, sûrement avec le chauffage, ça caille ce matin. La cérémonie est presque finie, il espère sûrement avoir le temps de boire son café. Avec du sucre.

 

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